Tchernobyl, dans l’imaginaire collectif européen, est devenue LA catastrophe, celle qui marqua le XXè siècle après les deux guerres mondiales et avant que le tsunami ou l’ouragan Katrina ne bouleversent le début des années 2000. Avec elle, un flot d’images réelles ou fantasmées: cohorte d’enfants à la tête champignon, nuage radioactif arrêté net à la frontière française, poupées et masques à gaz abandonnés dans la ville de Pripyat…

A l’occasion du trentième anniversaire de l’explosion, le photographe Niels Ackermann publie un livre aux clichés différents. Le Romand se concentre sur Slavoutytch, cité construite dans la foulée du drame pour abriter les travailleurs de la centrale, à cinquante kilomètres. Dans «L’Ange blanc», version longue de l’exposition «Les enfants de Tchernobyl sont devenus grands», présentée à Focale fin 2015, il suit Ioulia et sa bande, ambassadeurs de la ville la plus jeune d’Ukraine, tournée vers la centrale et la picole. C’est l’écrivain Andrei Kourkov, auteur du fabuleux «Pingouin», qui préface l’ouvrage, dont le texte principal est signé Gaetan Vannay. Interview.

Voir aussi : Grand format.Les enfants de Tchernobyl ont bien grandi (reportage photo de Niels Ackermann)

- Le Temps: Comment êtes-vous arrivé dans le livre de Niels Ackermann?

- Andrei Kourkov: Je suis allé plusieurs fois à Slavoutytch et dans la région de Tchernobyl, où j’ai notamment rencontré des personnes âgées vivant dans la zone interdite. J’ai été contacté par les éditions Noir sur Blanc pour écrire cette préface et j’ai su qu’il s’agissait d’un livre de qualité.

- Racontez-nous vos séjours à Slavoutytch…

- J’y suis allé la première fois au moment de la construction de la ville, en 1988. L’une des émissions d’un quizz télévisé très populaire y était tournée avec des amis intellectuels moscovites pour soutenir l’effort des ouvriers venus de toute l’URSS. Ils étaient ravis de nous voir débarquer pour jouer avec eux et connaissaient tous l’émission et ses protagonistes. Ensuite, j’ai été invité à donner une lecture aux débuts des années 2000 et j’ai trouvé le public très différent d’ailleurs. Il y avait une énergie sociale impressionnante dans cette ville. J’y suis retourné quelques années plus tard, c’était devenu comme partout ailleurs.

- Slavoutytch, à ses débuts, faisaient rêver les foules.

- J’ai visité une maison en train d’être terminée, pendant ma première visite et je me suis cru dans un autre monde, aux Etats-Unis ou en France. Les conditions de vie n’avaient rien de vraiment soviétiques. Il y avait un billard, un sauna, beaucoup d’espaces ouverts. Les journalistes étaient nombreux à visiter ces habitations et ils en faisaient état dans la presse de toute l’Union. Slavoutytch était alors perçue comme une expérimentation gigantesque et un paradis sur terre. Des gens d’Odessa ou d’ailleurs échangeaient leur appartement contre un logement là-bas. Ces cottages de luxe étaient une forme de compensation au fait de vivre dans une zone nucléaire. Mais toutes les habitations n’étaient pas ainsi, il y avait aussi beaucoup de maisons ordinaires de quatre ou cinq étages.

- Comment percevez-vous le travail de Niels Ackermann sur cette ville?

- Il est totalement différent de la propagande soviétique. Ce paradis construit au milieu de la forêt reste une petite ville isolée abritant des gens isolés qui compensent en s’engageant notamment dans des histoires d’amour. Ils acceptent cette vie et vivent finalement comme tout le monde, même si on les regarde différemment. Ce travail paraît donc un peu exotique et touchant, touchant parce que ces personnes ont donné la possibilité au photographe de les suivre de très près pendant des mois.

- Certains, dans la ville, ont jugé ces photographies insultantes à leur égard. Le comprenez-vous?

- Oui, parfaitement, car il est dans la tradition soviétique de se montrer plus heureux que l’on est. C’est comme acheter des vêtements chics, à l’époque soviétique, alors qu’on n’a pas l’argent pour se payer une baguette.

- Quel est votre souvenir de Tchernobyl, comment avez-vous appris le drame?

- J’étais alors gardien de prison à Odessa. Comme tous ceux qui avaient des relations dans la police ou l’armée, j’ai été informé par les officiers avant que la nouvelle ne soit rendue publique. A 24 ans et trois diplômes, j’étais un peu privilégié; j’ai pu appeler mes parents pour avoir des nouvelles. J’ai demandé à être envoyé à Kiev pour être plus près d’eux et de mon frère. A l’été, j’ai pu rentrer et j’ai découvert une ville totalement différente. Kiev était désertée. Les rues étaient vides, à l’exception d’hommes détraqués par le vin rouge car on disait que c’était un remède contre les radiations. Beaucoup de familles avec enfants sont revenues pour la rentrée scolaire. L’atmosphère était un peu dépressive mais les discussions avaient tourné; les gens en avaient assez de parler de cela.

- Quid trente ans après, est-ce un sujet?

- Pas pour les Ukrainiens. Nous n’en parlons plus car il y a des choses plus graves. Il y a seulement une manifestation de temps en temps des personnes directement touchées par la catastrophe et dont les aides sont menacées de diminuer ou disparaître.

- Vous avez écrit sur Maidan en 2015. Que pensez-vous de la situation politique aujourd’hui?

- Il y a toujours des nouvelles. Le Premier ministre a dit hier qu’il quitterait son poste aujourd’hui et ce soir, sa potentielle remplaçante a dit qu’elle refusait le poste et demandait une consultation pour former une nouvelle coalition. Je suis fatigué de suivre cela en permanence. J’analyse la situation seulement si je dois écrire dessus. Je pense que tout finira par bien aller, mais que cela prendra du temps.

- Sur quoi écrivez-vous en ce moment?

- J’écris un roman sur de jeunes Lituaniens émigrés après que leur pays ait rejoint l’espace Schengen en 2007. L’histoire se passe en France, en Angleterre, en Pologne et en Lituanie.


Niels Ackermann, L’Ange blanc, Editions Noir sur Blanc, avril 2016.

Discussion Andrei Kourkov et Niels Ackermann le 27 avril de 14h à 15h au Salon du livre de Genève, sur la scène Philo.

Le 30 avril de 15h à 16h, sur la scène Voyage, projection des photographies et discussion Niels Ackermann-Gaetan Vannay.