L’histoire de la carrière de Kiki Kogelnik est tristement banale et ressemble à celles de nombre de ses consœurs artistes dans les années 1960, coincées dans un rôle d’égérie dont elles ne voulaient pas. C’est celle d’une indifférence du marché et des institutions, qui finit par s’inverser, mais trop tard. Kiki Kogelnik est morte en 1997, et elle n’a jamais autant exposé que depuis le début des années 2010. Quatre pièces viennent d’entrer dans la collection du Centre Pompidou. Et bien entendu, sa cote a explosé.

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Elle naît en 1935 et quitte l’Autriche pour New York en 1961. L’artiste Sam Francis, dont elle est alors proche, l’a convaincue que la côte Est des Etats-Unis est un lieu idéal pour les artistes. Dès son arrivée, elle délaisse le style abstrait et expressionniste de ses débuts pour embrasser pleinement la modernité pop: peintures colorées, découpe de vinyles brillants, appropriation d’objets techniques, multiples et estampes, dessins à la ligne claire. «Le Coca-Cola, ce n’est pas mon affaire, déclare-t-elle. Mon affaire, c’est la beauté technique des fusées, des gens qui volent dans l’espace et de ceux qui deviennent des robots. Quand tu arrives d’Europe, c’est fascinant, comme un rêve de notre futur. Les nouvelles idées sont ici, les matériaux sont ici, pourquoi ne pas en faire usage?»

Tonalité ambivalente

Kiki Kogelnik qualifie alors son travail de «space art», peint des fusées et réalise une performance en direct pendant qu’Armstrong et Aldrin gambadent à la surface lunaire. Mais comme souvent dans l’art pop, l’enthousiasme est communicatif autant qu’ambivalent, et la fascination pour la consommation et la technologie peut sombrer sans prévenir dans des visions inquiétantes. A partir des années 1970, son travail se recentre sur une dimension fondamentale, la représentation du corps féminin, mais la tonalité reste toujours ambivalente, notamment dans son emploi d’une imagerie empruntée à la mode. Le féminisme de Kogelnik est grinçant, avec son mélange savant d’humour et d’agressivité.

Dans le parcours qui la structure, l’exposition rend particulièrement bien compte de ce partage de l’œuvre entre des aspirations contradictoires: la célébration de l’époque d’un côté, la conscience des promesses d’aliénation dont elle est porteuse de l’autre. Elle s’ouvre sur les abstractions du début des années 1960, au style encore balbutiant, mais déjà dissonant. Au rez, on passe de la vision jouissive de ses grands formats peints, très colorés, à celle, proprement inquiétante, de ses séries d’estampe de robots androgynes, démultipliés à l’infini.

Les bébés de science-fiction qui donnent leur titre à deux peintures spectaculaires d’étrangeté résument à eux seuls ces atermoiements, avec leur chromatisme bubblegum et leurs formes monstrueuses. Plus loin, des œuvres de la série Hangings jouent encore sur la même ambivalence entre des corps évidés, aplatis et des matériaux brillants et séduisants.

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Au premier étage, l’exposition donne une place plus restreinte à l’œuvre plus tardive. Et le plus beau compliment que l’on puisse faire à cette exposition, c’est qu’on aurait aimé en voir plus, tant ce travail est enthousiasmant. Mais soyons grinçant: il y a quand même un bon côté à l’absence de succès commercial à laquelle Kiki Kogelnik a été confrontée de son vivant. Les droits de son œuvre sont désormais gérés par une fondation qui possède la quasi-totalité de son travail, et qui joue très bien son rôle de promotion et de diffusion. Il faut donc s’attendre à voir toujours plus de Kiki Kogelnik dans les années qui arrivent.

Voyage dans l’entre-deux-guerres

Dans un tout autre registre, le musée haut-neuchâtelois propose simultanément une exposition collective curatée par l’artiste genevois Mathias Pfund, né en 1992. Intitulée Laughing Stock en hommage au groupe Talk Talk dont le carton pastiche une pochette d’album, elle présente des œuvres de l’«Ecole du gris». Cette école de peinture, dévouée aux couleurs sombres, aurait existé à La Chaux-de-Fonds durant l’entre-deux-guerres.

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Exploitant cette dimension spéculative, et surjouant le classicisme muséal comme on se déguiserait pour le carnaval, Pfund s’amuse des méthodes de fabrication de l’histoire de l’art. Et il parvient à faire d’un accrochage à l’austérité revendiquée le support d’un geste d’humour artistique. Tout est gris, mais on rit. Reste le plaisir de revoir, pour le public du musée, les œuvres de ces figures locales souvent peu visibles.


«Kiki Kogelnik. Les cyborgs ne sont pas respectueuses», Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, jusqu’au 20 septembre. A voir également: «Mathias Pfund. Laughing Stock».