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KiKu, la musique à l’envers

Le projet romand sort un impressionnant nouvel album, avec la collaboration du légendaire Blixa Bargeld.«Marcher sur la tête» brille par son intelligence et son goût des choses mêlées

KiKu, la musique à l’envers

Disque Le projet romand sort un impressionnant nouvel album,avec la collaboration du légendaire Blixa Bargeld

«Marcher sur la tête» brille par son intelligence et son goût des choses mêlées

Marcher sur la tête: «Agir de façon irraisonnée, à l’encontre du bon sens», disent les dictionnaires. On peut comprendre ce qui a poussé KiKu – projet d’extraction chablaisienne à géométrie variable mais centré sur les figures du trompettiste Yannick Barman et du percussionniste Cyril Regamey – à baptiser de la sorte son dernier album, publié par le label bernois Everest Records.

Vu dans une focale très large, le fait de vouloir mêler le jazz et la musique électronique – ce qui constitue l’objectif de KiKu aux ­dires de ses membres mêmes – informe un préjugé d’écoute: on aura là une douceur, des lignes mélodiques sanctionnées par l’histoire de la musique délicatement posées sur une rythmique qui sautille.

Mais si l’on zoome sur Marcher sur la tête, on découvrira quelque chose de tout autre: une volonté de renverser ces présupposés, de les mettre – justement – cul par-dessus tête. Ce que l’on appelle «jazz», chez KiKu, s’entend davantage comme la formulation d’une exigence, d’une volonté d’arpenter des territoires musicaux peu défrichés et, peut-être, comme quelques souvenirs harmoniques. Et ce que l’on nomme «musique électronique» se résume à une instrumentation et aux possibilités qu’elle offre.

Conséquence: l’alchimie générale qui se dégage de ce dernier album de KiKu est celle de brise-frontières. C’est tout d’abord une question de personnel: pour Marcher sur la tête, Barman et Regamey se sont assuré les services du guitariste David Doyon (il y a là quelque chose d’encore attendu), mais aussi du rappeur Black Cracker et surtout de Blixa Bargeld, maître vocal d’Einstürzende Neubauten – on rappellera qu’il s’agit là de la formation phare de la scène industrielle allemande – et accessoirement ancien guitariste des Bad Seeds de Nick Cave.

Dans le microcosme des musiques aventureuses, le nom de Bargeld se conjugue sur le mode du mythe: l’homme est génial, mais il est aussi dit très ombrageux – décrocher son partenariat fait rêver. Attrapé (via e-mail) à Taipei, où il se trouve pour une session d’enregistrements, Yannick Barman raconte: «J’ai entendu Blixa en duo avec Alva Noto [sur l’album Mimikry, paru en 2010 chez Raster Noton, ndlr], et sa voix, son jeu de scène m’ont paru convenir à ce que je cherchais. Je ne connaissais pas vraiment tout son parcours. Je l’ai contacté, par le biais de son agent, et il m’a donné rendez-vous dans un restaurant à Berlin. Nous avons passé un moment à discuter du projet, mais très peu. Il s’était déjà beaucoup renseigné sur mon travail, avait regardé un peu toutes les vidéos qu’il pouvait trouver pour se faire une idée. J’ai fait pareil de mon côté. Il était déjà OK pour participer à ce projet, et nous avons finalement discuté de cinéma et d’autres choses.» Belle prise néanmoins.

Fatalement, un tel attelage aura tendance à briser les licols stylistiques, et c’est tant mieux: exemple sur «Nuages», troisième titre de l’album, qui débute sur la trompette presque pastorale de Barman, à peine soulignée de quelques interférences de synthèse, pour se muer en un énervement de metal propulsif et répétitif ramenant aux plans de The Young Gods période L’Eau rouge – et permettant au surplus à Bargeld de se livrer à un bel exercice de glossolalie germano-française. Exemple encore sur «Tête 2», expérimentation de trip hop tendu sur laquelle le flow de Black Cracker fait indéniablement penser à celui de Tricky.

Cette science du partage, ce refus de caresser l’auditeur dans le sens du lobe – la tension, le grain apparent, l’altérité sonore de la synthèse modulaire et la distorsion sont des éléments importants du vocabulaire de Marcher sur la tête – sont autant de preuves d’une forme de maturité. De fait, KiKu n’est pas né de la dernière pluie. Regamey et Barman – qui se sont connus au Conservatoire de Lausanne – fondent le projet en 2003, puis multiplient les collaborations: entre mille autres, Léon Francioli, Dragos Tara, Malcolm Braff ou Pascal Auberson… Penchants à large spectre, compagnonnages fertiles, assumons la raffarinade: KiKu marche peut-être sur la tête, mais il connaît bien la route.

KiKu, «Marcher sur la tête», Everest Records

Ce que l’on appelle «jazz», chez KiKu, s’entend comme la formulation d’une exigence

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