C’est dans un stade de São Paulo sans âme que s’achevait en novembre 2011 l’épopée d’un des groupes les plus influents de la musique alternative américaine. Ce soir-là, Sonic Youth donnait l’ultime concert d’une carrière entamée trois décennies plus tôt dans la moiteur de clubs new-yorkais alors pris d’assaut par une scène post-punk pressée d’en découdre. Quelques semaines plus tôt, le label Matador avait publié un communiqué laconique: «Les musiciens Kim Gordon et Thurston Moore, mariés en 1984, viennent d’annoncer leur séparation. Sonic Youth, dont font partie Kim et Thurston, poursuivra sa tournée sud-américaine comme prévu. La suite est incertaine.» La suite, sans surprise, sera un point final.

En introduction de son autobiographie, Girl in a Band, la chanteuse et bassiste revient sur cette séparation amoureuse – Thurston avait une maîtresse – et musicale, sur ce concert brésilien au cours duquel elle a failli s’effondrer. Dix ans plus tard, surprise, c’est au Locarno Film Festival, où elle participait il y a deux semaines à une discussion publique avec l’écrivaine Rachel Kushner, qu’on la retrouve.

Sa venue dans un festival de cinéma n’est pas si improbable que cela lorsqu’on se rappelle l’avoir aperçue dans des films de Gus Van Sant (Last Days; Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot) ou Todd Haynes (I’m Not There), sans parler des clips souvent très cinématographiques de Sonic Youth. Le groupe, qui avait composé en 2010 la B.O. du film français Simon Werner a disparu, a par exemple régulièrement travaillé avec la réalisatrice Tamra Davis.

«Timide, sensible et renfermée»

Sur les hauteurs de la Piazza Grande, c’est une Kim Gordon masquée et élégante qui nous reçoit après sa discussion dans la fraîcheur d’un grand hôtel. L’occasion d’en savoir plus sur son rapport au cinéma. Pour elle, «une chanson est comme un petit film, elle raconte une histoire, elle a une atmosphère». Sonic Youth a également enregistré beaucoup de musique instrumentale qui, selon elle, possède une indéniable dimension cinématographique.

Et il y a aussi le projet Body/Head, qu’elle a développé avec le guitariste Bill Nace et dont le nom a été influencé par un essai de la cinéaste Catherine Breillat. Très expérimentaux, les quatre enregistrements du duo sont au croisement des carrières musicale et artistique que mène de front Kim Gordon, qui a suivi des études d’art à Los Angeles avant d’être aspirée par le bouillonnement de la scène musicale new-yorkaise.

En 1999: Sonic Youth ou le secret de la jeunesse éternelle

«Au début des années 1980, je travaillais avec Dan Graham et je pensais vraiment faire carrière dans l’art. En marge d’une exposition à White Columns, j’ai également publié quelques essais critiques. Mais ce n’était pas évident de faire sa place dans ce milieu. Aujourd’hui, même si j’ai publié il y a deux ans mon premier album solo, je me considère enfin comme une artiste.» L’Américaine multiplie d’ailleurs depuis une décennie les solo shows, entre sculptures, installations et peintures. Elle est représentée, comme le Valaisan Valentin Carron, par la galerie new-yorkaise 303.

Un des morceaux les plus fameux de Sonic Youth, Schizophrenia, a été inspiré à Kim Gordon par la santé mentale erratique de son frère. La musicienne autodidacte, qui se décrit dans Girl in a Band comme «timide, sensible et renfermée», avoue avoir de son côté toujours tenté, pour ne pas s’égarer dans les chemins parfois labyrinthiques de la création, de bien séparer les beaux-arts de la musique.

«Mais en même temps, ce que j’observe en tant qu’artiste se retrouve parfois dans mes paroles, donc d’une certaine manière, tout est connecté», rigole-t-elle. C’est en tous les cas à l’instinct qu’elle semble fonctionner, sans calcul cynique ou arrière-pensée marketing, avouant par exemple que si la modernité de Sonic Youth a dès leurs débuts été soulignée, rien n’était prémédité.

Une icône pleine de contradictions

Plus encore que le Velvet Underground, le groupe qui a amené au rock une dimension expérimentale, Kim Gordon revendique l’influence de la no wave. Elle cite Glenn Branca, DNA et Rhys Chatham, qui avait une manière toute particulière d’accorder ses guitares. «Mais tandis que ce mouvement était nihiliste, nous voulions amener quelque chose de positif. Les gens disaient d’ailleurs que notre musique proposait un contraste intéressant entre des mélodies accrocheuses et quelque chose de dissonant.» Cet attrait pour une musique craignant la linéarité lui vient probablement, dit-elle dans Girl in a Band, de la passion de son père pour le jazz, qu’elle a héritée.

On la questionne alors sur son statut, dans les années 1980, de «girl in a band», de fille dans un groupe. «Au départ, je n’y pensais pas. Puis lors de notre première tournée européenne, je me suis rendu compte que pour les journalistes anglais, c’était toute une histoire, se souvient-elle. Ils accordaient beaucoup d’importance à l’âge et à l’image, à votre personnalité… c’était horrible! On me demandait pourquoi je ne ressemblais pas à Siouxsie Sioux, pourquoi j’avais l’air normale.» Au fil des années et de l’importance majeure de Sonic Youth pour toute une génération de musiciennes et musiciens, Kim Gordon est finalement devenue une icône rock, alors même que son dernier livre, qui retrace son parcours en images, s’intitule No Icon. «Oh, vous savez, je suis pleine de contradictions…» Aucun doute, Kim Gordon est bien une icône.


Profil

1953 Naissance à Rochester, dans l’Etat de New York, puis enfance en Californie.

1988 Sortie de «Daydream Nation», 5e des 16 albums officiels de Sonic Youth, considéré comme le meilleur.

2015 Traduction française de l’autobiographie «Girl in a Band» aux Editions Le Mot et le reste.

2019 «No Home Record», premier album solo.

2020 «No Icon», livre de photos publié par Rizzoli.

2022 Exposition prévue à Lucerne.


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