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Sur son bureau, une poupée vaudoue à l’effigie de Donald Trump. On ne voit pas d’aiguilles, mais elles ne doivent pas être loin. Kim Masters, journaliste au Hollywood Reporter, espère que les élections de mi-mandat, début novembre, verront déferler une vague bleue, que la Chambre des représentants et peut-être le Sénat deviendront démocrates. «Sinon, on assistera à la fin de la démocratie américaine», soupire-t-elle.

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L’Américaine est une journaliste dite senior, qui connaît en profondeur les rouages de l’industrie hollywoodienne – elle travaille également pour la radio KCRW. Si on est allé la rencontrer dans son bureau du 5700 Wilshire Boulevard, siège d’un hebdomadaire fondé en 1930, c’est parce qu’avant même que n’éclate l’affaire Weinstein, elle travaillait déjà sur des affaires de harcèlement. Plusieurs mois avant l’article du New York Times qui mettait le 5 octobre 2017 le feu aux poudres, elle publiait dans la Columbia Journalism Review un premier papier sur Roy Price, alors directeur des studios Amazon. Le 12 octobre, dans les colonnes du Hollywood Reporter, elle donnait la parole à la productrice Isa Dick Hackett, accusant Price de harcèlement sexuel. Trois heures plus tard, Amazon annonçait la suspension immédiate de son directeur.

«Ils savaient»

«Pourquoi ont-ils attendu le dernier moment pour prendre cette décision? questionne Kim Masters. Cela veut dire qu’ils étaient au courant, mais qu’ils n’ont rien fait.» Roy Price est la deuxième personne influente de l’industrie hollywoodienne a être tombée après Weinstein. Suivra John Lasseter, fondateur de Pixar et directeur de l’animation chez Disney. Là encore, c’est une enquête menée par Kim Masters qui est à l’origine de sa chute. La journaliste avait plusieurs témoignages en main, mais aucune déclaration officielle du côté de Disney. «Finalement, on les a appelés en leur disant qu’ils avaient une demi-heure pour nous envoyer leur prise de position. Instantanément, ils sortaient un communiqué expliquant que Lasseter était écarté de la direction de Disney.» Elle cite également le cas Kevin Spacey, que Netflix n’a pas mis longtemps à licencier de la série House of Cards.

Je suis parfois fatiguée, j’aimerais faire autre chose, mais si quelqu’un veut me parler, je dis toujours oui.

Kim Masters, journaliste au «Hollywood Reporter»

Ces différents exemples sont pour Kim Masters la preuve du dysfonctionnement de l’industrie hollywoodienne, où beaucoup de choses se savent, mais où la loi numéro un est celle du silence. Dans le cas de l’affaire Weinstein, elle explique qu’il y a deux ans Rose McGowan, une des premières actrices à parler dans le New York Times, était déjà prête à parler, mais qu’au dernier moment elle s’était rétractée. «Hollywood est un monde dominé par les hommes blancs, et dont la culture est de protéger les hommes blancs. C’est une réalité: pour les femmes, parler, c’est prendre le risque de voir sa carrière ruinée. Regardez ce qui se passe actuellement autour des accusations à l’encontre du candidat à la Cour suprême Brett Kavanaugh: cela montre bien la manière dont la majorité au pouvoir n’est pas encore prête à écouter les femmes.»

Oui, il s’agit d’une chasse aux sorcières, tout simplement parce qu’il existe des sorcières!

Kim Masters, journaliste au «Hollywood Reporter»

Kim Masters est actuellement en train d’accumuler des témoignages menaçant «quelqu’un de très très haut placé dans un grand studio». Une personne qui travaille encore alors même que sa société est au courant depuis plus d’une année des accusations qui pèsent sur elle. «De nombreux cadres hollywoodiens connaissent ce cas, et personne ne comprend l’inaction de la société. On a des preuves, mais on ne peut rien publier pour l’instant.»

Si la journaliste est patiente, elle a plus de peine avec les voix qui s’élèvent, surtout en Europe, pour stigmatiser une chasse aux sorcières et revendiquer un droit au flirt. «Oui, il s’agit d’une chasse aux sorcières, tout simplement parce qu’il existe des sorcières! Il n’est jamais question de flirt, mais bien de harcèlement sexuel. Et le harcèlement, ce n’est pas sexy, c’est une question de pouvoir, d’hostilité. Je n’ai encore jamais vu un homme traité injustement; dans chaque cas que nous avons publié, nous avions connaissance d’accusations plus graves encore.»

Si les gens sont lassés par ces histoires, ils n’ont qu’à arrêter de les lire, car moi, je n’arrêterai pas de les écrire.

Kim Masters, journaliste au «Hollywood Reporter»

Depuis une année, le téléphone de Kim Masters ne cesse de sonner. Au début, plusieurs personnes avaient été réquisitionnées pour trier les témoignages. «Certaines personnes pensent que la fièvre va retomber, moi pas. Je suis parfois fatiguée, j’aimerais faire autre chose, mais si quelqu’un veut me parler, je dis toujours oui. C’est mon devoir. Si les gens sont lassés par ces histoires, ils n’ont qu’à arrêter de les lire, car moi, je n’arrêterai pas de les écrire.» La suite?

L’Américaine observe que beaucoup d’hommes font désormais attention à leur comportement. Mais elle n’est pas sûre que cela dure. Ce qu’elle attend, c’est que les comportements inappropriés ne soient plus tolérés. «Or même si après Weinstein on a vu plusieurs personnes puissantes tomber, d’autres se promènent encore comme si elles étaient les rois du monde. Le problème, à Hollywood, c’est que le pouvoir reste concentré entre les mains de très peu de monde. Et il s’agit d’un business où il est aussi beaucoup question de fêtes et d’alcool. Est-ce que cela changera avec la prochaine génération? Je l’espère. Ma fille de 20 ans m’a raconté comment elle a dit très clairement à un homme qui a posé la main sur elle de ne pas la toucher. Je ne sais pas si à son âge j’aurais osé être si directe.»