Cinéma

King Kong, ce grand singe qui nous hante

Apparu sur les écrans en 1933, le gorille géant est devenu une icône de la culture populaire. Dix ans après le remake de Peter Jackson, le monstre velu revient dans «Kong: Skull Island», un film d’action ne lésinant pas sur les effets spéciaux. Mais pour les cinéphiles et les rêveurs, rien n’égalera jamais la poésie du film originel

C’est une peur qui remonte à la guerre du feu: un monstre surgit de la forêt obscure, se saisit d’une femme et l’emmène dans la nuit épouvantable. Dans la grande vague d’exploration et de colonisation du XIXe siècle, les contrées sauvages ravivent ce cauchemar millénaire. Edgar Allan Poe le cristallise avec l’orang-outan homicide de Double assassinat dans la rue Morgue. Et King Kong lui donne forme en orchestrant la rencontre d’une starlette blonde et d’un gorille ténébreux.

King Kong est l’œuvre de deux cinéastes ayant connu l’aventure avant de la raconter. Merian C. Cooper (1893-1973) avait trois passions: l’exploration, l’aviation et le cinéma. Il a combattu dans les deux Guerres mondiales, a été reporter pour le New York Times, directeur de la Pan American et la Western Air Express. Membre de l’American Kosciuszko Squadron qui soutient l’armée polonaise en guerre avec la Russie soviétique, il est fait prisonnier et s’évade.

En Pologne, Cooper se lie d’amitié avec Ernest B. Schoedsack (1893-1979), un cameraman d’actualité qui a couvert la guerre. Les deux hommes unissent leurs forces pour produire des «drames naturels» comme L’Exode ou Chang, soit des documentaires animaliers tournés sur le terrain, Perse, Siam, et relevés d’une touche de fiction.

L’histoire de King Kong lui serait apparue après avoir lu un livre sur le varan de Komodo (découvert en 1912) et vu un aéroplane passer dans le ciel new-yorkais. Il aimerait filmer au zoo de Central Park le gorille qui se bagarre avec les varans, mais ils meurent tous. Alors il se replie sur «la plus féroce, la plus brutale, la plus monstrueuse damnée chose qu’on ait jamais vue»: Kong, gorille colossal confronté à des dinosaures.

Image par image

L’entreprise eût été impossible sans Willis Harold O’Brien (1886-1962), l’inventeur de la technique du stop motion. Passionné par le mouvement, il filme image par image le combat de deux boxeurs d’argile. Son bout d’essai d’«animation dimensionnelle» fait sensation. On lui donne les moyens de réaliser un court-métrage, The Dinosaur and the Missing Link: A Prehistoric Tragedy. Son art transcende Le Monde perdu (1925), d’après Conan Doyle.

Pour King Kong, nul mime n’a enfilé de peau de singe. Toutes les créatures sont animées en stop motion. Pour le gorille, Willis fabrique une figurine de 45 cm en aluminium, rembourrée de mousse et couverte de fourrure de lapin. La physionomie du singe se modifie au cours du film car, sous la chaleur des projecteurs, le latex se racornit et il faut reconstruire le masque facial.

En 1932, Cooper et Schoedesack réalisent Les Chasses du Comte Zaroff, thriller cruel dans lequel des êtres humains servent de gibier. Les deux compères réutilisent les décors de jungle pour King Kong, par ailleurs doté d’un solide budget de 500 000 dollars – plus du double du budget moyen de l’époque.

Monstre déchaîné

A bord du Venture, le producteur Carl Denham (Robert Armstrong) fait route vers une terra incognita. Il veut percer le mystère de Kong, divinité maléfique des mers australes. Pour introduire une touche de sentimentalité dans son documentaire, il engage une débutante, Ann Darrow (Fay Wray).

L’île est barrée par une gigantesque muraille. Au-delà s’étend une enclave du Jurassique, fief du seigneur Kong. Les indigènes enlèvent Ann pour l’offrir au maître des lieux. Apparition nocturne du gorille monstrueux qui se saisit de la belle et l’emporte au fond des bois. Lancés à sa poursuite, Denham et les hommes d’équipages ont maille à partir avec un stégosaure et un brontosaure. Kong massacre un allosaure, un élasmosaure et un ptéranodon.

Quand Ann lui échappe, fou de rage, il sort de la jungle, massacre le village indigène avant d’être gazé par Denham. On retrouve le monstre enchaîné sur la scène d’un music-hall new-yorkais. Effrayé par les flashes des photographes, il brise ses chaînes et s’enfuit à travers la ville, démolit une rame de métro puis, ayant récupéré le blond objet de son désir, gravit l’Empire State Building. Il périt mitraillé par l’aviation.

«La Belle et la Bête»

Le motif d’un singe géant tombant amoureux d’une femme peut sembler ridicule. Or King Kong est un chef-d’œuvre atemporel. Avec sa muraille évoquant L’Ile des morts, de Böcklin, avec sa jungle renvoyant aux clairs-obscurs de Gustave Doré, le film est esthétiquement splendide. Il explore les domaines de l’inconscient et métaphorise la lutte des classes, «tout ce que freudiens et marxistes débitent laborieusement, avec d’autant plus de force que les rudes aventuriers n’avaient jamais été très portés sur la philosophie», relève Jean-Marie Sabatier dans Les Classiques du cinéma fantastique.

Kong personnifie tout à la fois le bon sauvage, le Ça, la bestialité, la libido, l’enfance, l’esclave affranchi… Lorsqu’il déshabille Ann évanouie, scène d’un érotisme sidérant, censurée dès 1934 par le code Hays et miraculeusement retrouvée trente ans plus tard, il est comme un garçonnet jouant avec la Barbie de sa sœur. Il incarne la bonté de l’abominable, mais écrabouille un enfant sous son pied. Maître d’un monde anarchique où le Moi triomphe, il pose aussi une question essentielle: qui sont les vrais monstres? Le simien anthropophage ou les ambassadeurs d’une civilisation du profit asservissant la nature? Survivant des temps immémoriaux, Kong est tué par la technologie moderne.

King Kong reconduit enfin les codes du conte de fées, plus précisément La Belle et de la Bête. Le monstre a pour oraison funèbre ce diagnostic: «C’est la Belle qui a tué la Bête». Les surréalistes sont sensibles à la teneur onirique du film. La taille du singe varie entre 6 et 30 mètres. Ces changements d’échelle participent de la logique du rêve. Le monstre dans le labyrinthe grandit avec la peur. Sa gueule s’encadrant dans la fenêtre d’une paisible dormeuse constitue un sommet de l’imagerie fantasmatique.

Ce «cauchemar de première classe» connaît un énorme succès critique et public. Il rapporte quelque 2 millions de dollars à la jeune RKO. Une suite minable, Le Fils de Kong, est tournée dans la foulée. L’enfant albinos du gorille géant s’avère une mauviette de trois mètres de haut. «Le prince de la fameuse maison de Kong est un bouffon de vaudeville par rapport à son père», raille le New York Times. Dans la veine gorillesque, Schoedsack tourne encore le faiblard Mighty Joe Young (1949).

Plus fort que Godzilla

Enfant sauvage de la Grande Dépression, le gorille géant affronte le lézard japonais engendré par les radiations atomiques dans King Kong versus Godzilla, d’Ishirô Honda (1962). Au cours de cette escapade, il gagne en taille: c’est un singe de 45 mètres qui fait tournoyer le saurien radioactif par la queue…

En 1976, profitant de la vogue des films catastrophe, Dino de Laurentiis produit un premier remake, réalisé par John Guillermin. Cette «fantaisie d’aventure colossale, bête, touchante» (Pauline Kael, The New Yorker) surprend aujourd’hui par sa platitude visuelle et sa désolation: pas de dinosaures sur l’île déserte, juste un singe et un boa géants. Dans le rôle de l’ingénue hurlante, Jessica Lange, a contribué à éveiller la sexualité des adolescents d’alors.

La préproduction doit gérer un conflit sur la nature de la Bête. Deux approches sont mises au concours: Rick Baker, un geek de 25 ans qui à 13 ans confectionnait son premier costume de singe, veut incarner Kong. Maître des effets spéciaux, Carlo Rambaldi prône une créature automatisée. Celle-ci s’avérant trop coûteuse et trop complexe, c’est Baker qui se balade en peau de bête dans le film; Rambaldi, lui, construit une tête de 6,5 tonnes à l’échelle, contenant 950 mètres de tuyaux hydrauliques et 1400 mètres de câbles électriques.

En 1986, John Guillermin signe une suite grotesque. King Kong 2: le gorille aurait survécu. Dans le coma depuis dix ans, il a besoin d’un cœur artificiel et d’une transfusion sanguine de la part d’une guenon géante de Bornéo…

Sangsues péniennes

Quand, auréolé du triomphe du Seigneur des Anneaux, Peter Jackson se lance dans un remake, la révolution numérique est passée par là et tous les effets spéciaux sont générés par ordinateur. Le rôle de Kong est tenu en «motion capture» par Andy «Gollum» Serkis – qui incarne aussi le cuistot du Venture.

King Kong est le premier film qu’ait vu Peter Jackson. Le premier aussi qu’il ait tourné, à 12 ans, avec un singe en fil de fer et en peau de renard juché sur un Empire State Building de carton… En 2005, il a les moyens financiers de s’adonner à ses péchés mignons, l’hyperbole et la surenchère. Il s’inspire du film originel (1h30) et rajoute du gras pour tirer trois heures de métrage. Autrefois, Kong combattait un tyrannosaure. Désormais, il en prend deux à la fois.

Libéré par la technologie, le cinéaste néo-zélandais met en scène le «stampede», le piétinement jadis rêvé par Cooper & Schoedsack: une meute de raptors met la panique dans un troupeau de brontosaures, qui finissent par culbuter cul par-dessus tête. Ce déferlement de pixels a plus vieilli que les marionnettes de Willis O’Brien.

Au cœur du film de 1933 niche une scène coupée au montage en raison de son excessive cruauté: au fond d’un précipice, les hommes d’équipage sont dévorés par des crabes. Le réalisateur néo-zélandais réintègre ce cauchemar: les marins sont attaqués par divers arthropodes géants, mais aussi par d’abominables sangsues péniennes aux mâchoires concentriques protractiles… En revanche, toute allusion sexuelle est gommée. Le Kong initial déshabille la fille et hume son doigt; en 2005, Ann Darrow (Naomi Watts) distrait son ravisseur en dansant et en jonglant.

A l’époque de Google Maps, la planète Terre ne compte plus de terres non répertoriées. Et pourtant… Dans Kong: Skull Island, de Jordan Vogt-Roberts, une troupe d’explorateurs soutenus par les forces armées, investit dans les mers australes un monde perdu richement peuplé en monstres préhistoriques et imaginaires. Le King des lieux, c’est Kong, increvable malgré le crâne géant de gorille qu’exhibe une affiche du film. A en croire la bande-annonce, le grand singe est très en forme puisqu’il descend les hélicoptères à coup de poing. En salles la semaine prochaine.


Singeries diverses

Le film de Cooper et Schoedsack devait s’appeler Kong – un nom dérivé de «Congo». Le producteur David O. Selznick a insisté pour allonger le titre. Le «King» s’est imposé par allitération.

Lorsque Fay Wray décrocha le rôle de l’héroïne dans King Kong, on lui dit que son partenaire serait un grand noiraud. Elle pensa à Clark Gable… Ce fut un gorille.

La dépouille du Kong de John Guillermin tient un dernier rôle au cinéma dans Rêve de singe que Marco Ferreri tourne à New York en 1978 avec Gérard Depardieu et Marcello Mastroianni.

Le 4  décembre 1971, Frank Zappa et les Mothers of Invention jouent une pièce instrumentale intitulée King Kong quand le Casino de Montreux prend feu.

Lorsque Fay Wray est décédée, le 10 août 2004 à l’âge de 97 ans, l’Empire State Building lui a rendu hommage en tamisant pendant quinze minutes ses lumières.

En 2006, Virginie Despentes publie King Kong Théorie. Dans ce «manifeste pour un nouveau féminisme», le gorille mythique «fonctionne comme la métaphore d’une sexualité d’avant la distinction des genres telle qu’imposée politiquement autour de la fin du XIXe siècle».

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