Amos Gitaï donne un dernier coup de cuillère dans le bol où nagent encore quelques framboises à la crème. A plusieurs reprises, il jette un coup d'œil à sa montre. Impatient, semble-t-il, de se confronter au public genevois venu découvrir l'avant-première de Kippour, son vingt-neuvième film en vingt ans – majoritairement documentaires – et son troisième long métrage de fiction d'affilée, après Yom Yom en 1998 et Kadosh en 1999. Quelques minutes plus tard, sa tranquillité impressionne les spectateurs.

Le lendemain, peu avant son départ pour Tel-Aviv, on le retrouve dans un hôtel près de la rade de Genève. Même apparence placide qui tranche avec son œil vif. L'entretien s'ébauche autour de thèmes politiques: mauvais départ. «Mon film n'est pas une œuvre didactique ni un essai politique, précise Gitaï. C'est un objet en soi. Il ne faut pas faire de l'exotisme avec le conflit du Proche-Orient: j'ai voulu un film qui contienne des éléments universels.»

Le Temps: Kippour est votre premier film de guerre. En grande partie, l'action se passe sur le champ de bataille du Golan, mais vous ne montrez jamais les combats…

Amos Gitaï: Je ne me suis pas intéressé aux événements de la guerre. Je n'ai pas non plus voulu faire un film sur l'armée. Je me suis attaché aux gens. J'ai voulu exposer les contradictions d'une société face à l'armée. De telles images permettent de casser le mythe du superman israélien, de normaliser notre perception du conflit dans cette région.

– Pourquoi vous êtes-vous concentré sur l'histoire spécifique de sept soldats?

– Le cinéaste doit montrer la complexité de la guerre et éviter de tomber dans le discours officiel, ne laisser la place à aucun porte-parole. Filmer de près un microcosme permet d'éviter ces pièges.

– Quelles ont été vos relations avec l'armée lors de la préparation du film?

– Pour éviter toute ingérence durant le tournage, tout le matériel a été loué. Et nous avons engagé un colonel à la retraite qui a rassemblé son ancienne unité de chars pour le film. Pour les scènes tournées sur le plateau du Golan, les Nations unies ont dû prévenir les Syriens que nos mouvements de troupe n'étaient pas en rapport avec une quelconque préparation à la guerre!

– En 1973, trois guerres ont déjà opposé Israël aux pays arabes. Quelle est la spécificité de celle du Kippour?

– Pour Israël, 1973 marque une rupture brutale avec l'âge de l'innocence, le rêve d'être une superpuissance militaire. C'est la fin de la notion de victoire un peu kitsch telle qu'elle était perçue après 1967. Elle a obligé les Israéliens à intégrer l'idée que le pouvoir militaire n'était pas suffisant pour se protéger et que des accords politiques sont indispensables. Sur la scène intérieure, cette guerre marque la fin de la domination du parti travailliste qui durait depuis 1922 et permet à Menahem Begin d'arriver au pouvoir en 1977. C'est de ce moment que date la division en deux camps de l'électorat israélien. Cette période marque aussi l'émergence de cinéastes et d'écrivains indépendants qui se sont sentis dégagés de la conscience étatique. Les gens ont fait moins confiance à l'Etat. La solidarité, la cohésion sociale, s'est affaiblie. Et l'individu a senti la nécessité de chercher lui-même son destin.

– Et pour vous, quelles ont été les marques de cette expérience?

– J'étudiais alors l'architecture. J'ai changé de voie et choisi un métier me permettant d'entrer en relation plus directe avec les gens, qui servirait de médium entre les individus et la société.