Ces yeux. Ses yeux. Fiévreux comme aux instants les plus inoubliables de sa filmographie, étoiles brillantes sur un visage aujourd'hui très vieilli. Lorsque Kirk Douglas, 84 ans, pénètre dans la salle de conférences de presse de la Berlinale, hier après-midi, la salle, bondée comme jamais depuis le début du festival, est suffoquée par ce contraste. Entre la jeunesse du regard et l'affaissement de la peau, ce sont, physiquement, 60 ans de carrière et plus de 80 films qui s'exposent devant les journalistes. Vient ensuite l'émotion, douloureuse, lorsque la voix de l'acteur, qui parvient difficilement à articuler ses mots, répond à la première question.

Une heure suivra, moment privilégié d'une Berlinale désertée par les vedettes cette année, mais largement récompensée avec la venue de ce monstre sacré, comme on dit, lutteur de foire sous son vrai nom Issur Danielovitch, devenu comédien en 1941 sous le pseudonyme de George Spelvin, avant que celui de Kirk Douglas ne l'inscrive dans l'histoire du cinéma pour l'éternité. Ours d'or «for Lifetime Achievement», c'était bien le moins pour un homme que l'âge avait un peu éloigné des tapis rouges. L'hommage que lui réserve Berlin s'imposait donc, et ceci d'autant que Kirk Douglas n'a pas perdu le mordant qui fait sa légende.

Issur Danielovitch

«Mon nom de baptême aurait été un nom très adéquat si j'avais voulu devenir danseur étoile.»

84 ans

«Mon fils Michael s'est marié récemment avec Catherine Zeta-Jones et il lui a dit durant la soirée: «Ne t'en fais pas: je vais vivre longtemps, c'est dans mes gènes.» Je crois qu'il a d'autant plus raison qu'il travaille dans le cinéma avec une certaine candeur. Pourquoi? Parce que c'est un milieu si dur qu'il faut être un peu naïf pour y survivre. La naïveté, c'est elle qui m'a tenu en forme.»

Le cinéma

«Je suis intimement convaincu que faire un film, c'est réussir à faire croire. Pour le reste, j'ai eu beaucoup de chance. J'ai travaillé avec les meilleurs réalisateurs: William Wyler, Howard Hawks, Billy Wilder, Vincente Minnelli, Joseph Mankiewicz et tous les autres. Chacun avait ses méthodes et j'ai particulièrement aimé Minnelli avec qui j'ai tourné Les Ensorcelés en 1952 et La Vie passionnée de Vincent Van Gogh en 1956.»

Stanley Kubrick

«Je l'ai révélé après avoir vu L'Ultime razzia. J'avais trouvé ce petit film si merveilleux que je lui avais demandé: «Stanley, y a-t-il un projet que tu aimerais monter?» Il en avait un: Les Sentiers de la gloire, que personne ne voulait produire. Je lui ai dit: «Ce scénario ne rapportera pas un rond, mais j'ai envie de le voir sur un écran!» Sa carrière a vraiment débuté ainsi. Je dois cependant ajouter que son talent était contrebalancé par une personnalité un peu trop froide à mon goût. Je n'ai pas trouvé, par exemple, son dernier film Eyes Wide Shut très sexy.»

«Spartacus»

«Ce film est l'acte dont je suis le plus fier dans ma vie. En menant ce projet à terme, j'ai brisé la liste noire du sénateur McCarthy qui condamnait les artistes communistes au chômage. Quand j'ai reçu le scénario de Spartacus, le nom de son auteur était Sam Jackson. Il s'agissait en réalité d'un prête-nom pour Dalton Trumbo. Quand j'ai appris ça, j'ai décidé que son vrai nom serait sur l'écran. Lorsque je l'ai invité sur le plateau, il n'avait plus travaillé librement depuis dix ans. Il m'a dit alors quelque chose dont le souvenir m'émeut encore: «Merci, Kirk, de m'avoir rendu mon nom.» La liste noire n'y a pas survécu.»

Le cinéma en 2001

«J'ai dit, une fois ou l'autre, que je trouvais les films d'autrefois meilleurs que ceux d'aujourd'hui. C'est une remarque d'autant moins fair-play que j'ai l'expérience de mes 84 ans. Mais je trouve que les effets spéciaux et les excès de violence ont déshumanisé le cinéma. J'ai déjà fait la remarque à Schwarzenegger: «Pourquoi utiliser des mitraillettes à cent coups? De mon temps, on tuait un type avec une seule balle!» Je suis d'ailleurs rétif à la technologie. Je n'ai pas de cellulaire. Ma femme m'a offert récemment une voiture. J'y suis entré et une voix enregistrée m'a demandé: «Votre numéro d'identification?» J'ai dit à mon épouse: «Je ne veux pas d'une voiture qui parle!»

Regrets

«Je n'ai jamais assez de temps pour évoquer les films que je n'aurais pas dû faire!»

La peinture

«Les Beaux-Arts ont occupé une grande partie de ma vie. J'avais des Miró, des Braque, des Chagall. Mais lorsque ma femme m'a fait remarquer que nous avions bientôt pour 4 millions de dollars de toiles dans la maison, j'ai décidé de les vendre et de verser l'argent aux pauvres. Je me suis mis ensuite à l'art moderne, mais là encore, les valeurs étaient telles que nous avons encore une fois tout vendu et fait construire cinq cents aires de jeux pour les enfants des quartiers défavorisés.»

Grand-père

«J'adore ma belle fille Catherine Zeta-Jones. Je suis fier qu'elle ait donné un fils à Michael. D'autant plus fier que, scoop, le petit a ma fossette au menton.»