Classique

Kit Armstrong et Mario Venzago, l’entente hors normes

Le chef suisse et le jeune pianiste américano-britannico-taïwanais ont joué Beethoven chacun à sa manière. Dans une même attention musicale. Rencontre étonnante

L’un est aussi arachnéen de toucher que l’autre empoigne le son de tout son corps. Le premier annonce un petit quart de siècle alors que le second affiche sept décennies. Le plus jeune se déplace avec une placidité discrète quand l’aîné semble glisser sur roulement à billes.

Au clavier: Kit Armstrong, frêle Eurasien au jeu clair comme une source. A la baguette: Mario Venzago, chef suisse d’une vitalité contagieuse. Ensemble, ces deux musiciens si différents ont livré, lundi soir au Victoria Hall, une interprétation passionnante du 5e Concerto pour piano de Beethoven.

Cet «Empereur» s’avère d’autant plus stimulant que du côté de l’Orchestre symphonique de Berne mené par son directeur musical attitré, comme de celui du jeune soliste, le discours est affirmé dans une différence assumée.

Légèreté et tranchant

Sur son immense Bechstein, Kit Armstrong joue limpide et léger, comme posé sur un coussin d’air dans l’Adagio. Il se montre plus puissant et sec dans les accords marqués des allegros. Mais partout ses doigts fins perlent les notes avec délicatesse, à parfois sonner un peu pointu sur l’instrument aux sonorités lumineuses. Peu importe, son Beethoven mozartien et poétique rappelle que l’artiste minutieux est formé à l’exigence des mathématiques dont il connaît la capacité à toucher l’art.

De son côté, Mario Venzago emprunte le chemin inverse. De l’énergie au son. L’autorité de son geste, vif et précis, n’a rien d’autoritaire. Mais son discours s’impose, avec naturel. Le ton est dense, tranchant, haletant. Il atteint, dans l’Ouverture Leonore II, une dimension tragique et une puissance narrative annoncées dans le concerto du même Beethoven. Et rappelle l’interprétation habitée de la formidable 3e Symphonie «liturgique» d’Arthur Honegger qui occupait la première partie du concert.

Une partition trop peu jouée

Maître de la noirceur, de la suggestion dramatique et de la mécanique rythmique de l’œuvre de son compatriote, Mario Venzago en dégage les parentés avec Stravinsky ou Chostakovitch. Et il révèle harmonieusement les beautés mélodiques et la chaleur musicale de cette partition trop peu jouée.

La dernière qualité de la soirée réside enfin dans la composition habile du programme. Une belle œuvre «moderne» accessible en entrée, une pièce concertante classique avec soliste remarquable en plat de résistance et un dessert en point d’orgue de ce qui précède. Preuve que l’intelligence et le plaisir ne sont pas incompatibles…

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