Classique

Kit Armstrong et Murray Perahia à Lucerne

Le jeune pianiste anglo-taïwanais, 24 ans, et le pianiste américain, 69 ans, étaient en concert, vendredi dernier, au Festival de piano de Lucerne

Il a 24 ans. Il a les traits lisses et gracieux. Il arrive en scène d’un pas mesuré et calme. Né à Los Angeles d’une mère américano-taïwanaise et d’un père anglais, Kit Armstrong était en récital, vendredi à midi à la Lukaskirche de Lucerne, au Festival de piano qui s’est tenu jusqu’à dimanche. C’est l’un des rares disciples d’Alfred Brendel, qui l’affectionne pour sa musicalité comme pour ses extraordinaires facultés intellectuelles.

Surdoué, Kit Armstrong mène depuis son plus jeune âge un cursus dans la musique, les sciences naturelles et les mathématiques. Il parle quatre langues (dont le chinois!), compose depuis l’âge de cinq ans et a obtenu un master en mathématiques pures à l’Université de Paris VI. Son programme à Lucerne était celui d’un intello. Le pianiste dresse des passerelles entre la musique baroque et les XVIIIe et XIXe siècles. Il commence par William Byrd (1543-1623), compositeur anglais de l’époque élisabéthaine qui laisse d'innombrables pièces pour clavier. Comme ces pièces ont été écrites pour le virginal et le clavecin, à une époque où le piano (et même le pianoforte) n’existait pas, on dira que Kit Armstrong s’adonne à des transcriptions.

Une belle sonorité

Il s’empare du clavier comme un grand. Il fait sonner tous les registres et met en relief le jeu des imitations polyphoniques entre la main droite et la main gauche. La sonorité est belle, la virtuosité pleine et ronde, avec une approche apollinienne qui rappelle un peu Perahia quand celui-ci joue Bach. C’est assez romantisé, avec quelques élans fiévreux.

Kit Armstrong abordait ensuite la Suite en do majeur KV 399 de Mozart. Cette œuvre (que l’on joue aussi au clavecin et à l’orgue) fait directement référence à l’héritage de Bach et Händel. Dès l'«Ouverture», le jeune pianiste orchestre les plans sonores avec une belle assise dans les basses. Il utilise passablement la pédale, presque trop à notre goût pour une musique qui puise ses antécédents dans le baroque. Son interprétation tire vers le XIXe siècle, avec de longues phrases dans la partie fuguée de l'«Ouverture», ce qui a pour avantage de créer une continuité dans le discours. On retrouve ces mêmes longues phrases dans l'«Allemande» et la «Courante», pris à des tempi modérés, au toucher velouté, feutré, expressif, quoique un peu sentimental par endroits.

Un Mozart élégant et délié

La Sonate en ré majeur KV 284 de Mozart séduit par son caractère radieux. Le pianiste fait à nouveau ressortir la dimension orchestrale dans le premier mouvement. Ce Mozart élégant, délié, chante avec naturel. Le grand finale à variations brille par ses contrastes, avec des élans magnifiques («Variation IV»). Cela dit, on relève une expressivité un peu précieuse et affectée par endroits (la variation en mode mineur), là où la musique pourrait être jouée avec plus de simplicité.

Ce récital se clôturait avec une rareté: la Sarabande et Chaconne de Liszt d’après l’opéra Almira de Händel. Kit Armstrong y cultive un beau son, dressant une belle arche (l’une des qualités relevées dans tous les morceaux joués) et faisant valoir les riches harmonies un peu kitsch. Il parvient à maintenir sa concentration malgré des nuisances sonores venues de l’extérieur de l’église… S’adressant au public en allemand, il a joué une pièce de John Bull et un choral de Bach en bis, avec cette même assurance tranquille.

Murray Perahia, une forme éblouissante

Le soir même, Murray Perahia était très attendu pour les 1er et 3e Concertos de Beethoven avec l’Academy of St Martin in the Fields dans la grande salle du KKL. Le pianiste américain a paru dans une forme éblouissante. S’il nous a semblé parfois trop prudent dans sa jeunesse, il joue aujourd’hui avec une grande vitalité. Surtout, il ose prendre des risques. Dirigeant lui-même du clavier son orchestre (dont on admire les solos aux bois), il entre en connivence avec chacun de ses musiciens. Ce Beethoven à la fois vigoureux et gracieux est un bonheur. Le son est rond, timbré, avec une bonne mise en valeur de la main gauche. Perahia se montre virtuose dans les cadences; il s’autorise quelques coups de griffe pour dynamiser le discours (l’épisode swinguant dans le finale du 1er Concerto), quitte à mettre une ou deux notes à côté. Le public lui a réservé une standing pour ces interprétations pleines d’esprit et de sève.

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