Classique

Kit Armstrong, la touche d’un surdoué

Protégé d’Alfred Brendel, le pianiste d'origine taïwanaise a magnifiquement servi Mozart avec Renaud Capuçon à Gstaad. Il est également compositeur et a accompli un master en mathématiques pures à Paris

Appelez-le comme vous le voulez, un prodige, un surdoué, bref, on ne se sent pas grand-chose face à lui. Kit Armstrong, c’est ce jeune musicien américain qui est un protégé d’Alfred Brendel. A 24 ans, il joue du piano, il compose, il sait parler quatre langues (le mandarin, l’anglais, l’allemand, le français), et il a obtenu un master en mathématiques à l’Université de Paris VI. «Il a un don à l’état pur, s’exclame Renaud Capuçon. C’est un vrai génie dans le sens noble du terme. Il n’a pas toutes les facettes des enfants prodiges qui peuvent être un peu agités, un peu borderline. Au contraire: il est extrêmement posé. Il a une maturité d’homme de 70 ans.»

Intelligence musicale

Le violoniste français jouait quatre Sonates de Mozart avec le pianiste américain, jeudi dernier aux Sommets musicaux de Gstaad. La beauté du toucher, la hardiesse du jeu, la finesse des inflexions: tout le monde a été subjugué par Kit Armstrong. Il a une façon de galber les phrasés, de faire respirer le tissu musical, tantôt énergique à la manière d’un orchestre (avec une main gauche qui ponctue les modulations harmoniques), tantôt d’une grande délicatesse, qui dénotent une compréhension profonde de Mozart. «Dès la première répétition, j’ai compris que j’avais affaire à quelqu’un d’exceptionnel, d’intelligence, de sensibilité musicale, poursuit Renaud Capuçon. Il vous joue des extraits d’opéra de Mozart, comme Così fan tutte, pour faire des liens avec les passages des Sonates pour violon et piano que vous travaillez.»

Citoyen britannique

Physiquement, «Kit» fait très jeune. De petite taille, doté de mains fines, jouant avec une fraîcheur vigoureuse, mais apte aussi à libérer des sonorités extraordinairement soyeuses et cristallines, il dégage une autorité naturelle. Né à Los Angeles, il a grandi entouré de livres et d’idées qui l’ont visiblement plus stimulé que les jeunes de son âge. «C’était le monde où je voyais mes aspirations et où j’aimais bien m’évader», dit-il dans un français impeccable. Il n’a jamais connu son père, mais sa mère, originaire de Taipei, et ses grands-parents (faisant les allers-retours entre Taipei et Los Angeles) l’ont entouré amoureusement. «Je suis né aux Etats-Unis, je suis citoyen britannique, j’ai fait mes études en Occident, mais je sens un rapport d’émotion et de mentalité avec les gens à Taïwan et au Japon.»

La musique, il l’a découverte en tombant sur un article dans une encyclopédie sur l’invention de la notation dans la musique occidentale. «J’ai trouvé cet article fascinant. J’avais 5 ans, et comme tout enfant de cet âge-là, j’ai commencé à imiter des dessins qui étaient là pour illustrer des concepts. Ma mère a pensé que j’écrivais de la musique, mais je n’avais aucune idée que ça avait un rapport avec la musique qu’on entend.» Les graines sont semées pour aller plus loin. «Quand ma famille a vu que je m’intéressais à la notation de la musique, on m’a organisé des leçons de piano. Je suis très content d’avoir choisi cet instrument. Le piano et l’orgue sont les instruments qui permettent de faire des représentations assez générales de la musique tout entière.» En clair: «Kit» déchiffre des symphonies, des quatuors à cordes et des opéras qu’il transpose au piano. «J’ai un faible pour La Traviata

«J'aurais bien voulu avoir Mozart comme ami»

Bach et Mozart ont été ses premiers compagnons d’enfance. Il a découvert le second par ses symphonies de jeunesse. Du reste il dit qu’à l’âge de 7 ans, «Mozart est quelqu’un que j’aurais bien voulu avoir comme ami» (c’est aussi à cet âge-là qu’il est devenu le plus jeune étudiant de mathématiques à l’Université Chapman en Californie). Son professeur de piano, Mark Sullivan, un disciple de Menahem Pressler, l’a initié aux œuvres majeures de Mozart – les concertos, les sonates et la musique de chambre. Et son professeur de composition, Michael Martin, lui a ouvert le champs de «la musique classique au-delà de celle qu’on entend aujourd’hui dans les salles de concert, c’est-à-dire entre 1700 et 1900.» Du reste, il vous parle de l’Ars subtilior du Moyen-Age, de William Byrd et de son contrepoint «très riche», de Bach qu’il révère, de Liszt ou de l’art culinaire au Japon.

Les leçons avec Brendel

Sa rencontre avec Alfred Brendel est née d’une coïncidence fortuite. Il assistait à un récital du maître dans une salle à Philadelphie (où il fit des études au Curtis Institute), quand il s’est mis à bavarder avec sa voisine qui était une «grande amie de Brendel». Ils sont allés le voir après le concert. «Il m’a proposé que je vienne chez lui, à Londres, pour lui rendre visite et lui jouer quelque chose.» Et là, son regard s’illumine, tandis qu’il évoque cette maison «remplie d’art à Hampstead». «Je suis venu avec la Sonate «Les Adieux» de Beethoven. On s’est mis à travailler comme il travaillerait avec lui-même. Après quatre heures, on a fait les deux premiers mouvements. Il m’a invité à revenir plus tard.» Kit Armstrong a alors 14 ans, il ira étudier aussi à la Royal Academy of Music de Londres, tout en continuant à voir le maître. «Ce qu’il m’a apporté? Une philosophie qu’il exprime d’une façon assez élégante: il ne faut pas donner la faute au compositeur. En tant qu’interprète, on essaie toujours de donner raison au compositeur.»

Un champion d'audition intérieure

Ce jeune homme aux traits lisses, mais vif d’humeur, d’esprit, n’a pas fini de nous étonner. «Je pense que j’entends 10% de ce qu’il entend», lâche Renaud Capuçon, quelque peu dépassé, lorsqu’il le voit lire des partitions sur sa tablette entre deux trajets en voiture. Leur complicité est belle à voir sur scène. Et il y a une lueur de transcendance. «Quand je suis dans un avion et que je peux entrevoir la forme de la Terre, au-delà des nuages, confie Kit Armstrong, je trouve ça magnifique. Personnellement, je ne suis pas croyant, mais ça m’évoque des émotions que je ne peux pas expliquer – des émotions qui donnent l’impression d’être universelles.»

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