Une voix d’une candeur radieuse. Un souffle d’une pureté miraculeuse. Klaus Florian Vogt enchante le Festival de Bayreuth. Depuis deux ans, le ténor allemand a remplacé son compatriote Jonas Kaufmann dans la production controversée de Hans Neuenfels (créée en 2010, lire LT du 10 août 2010). Comme l’été dernier, il campe le chevalier de Wagner échappé des cieux et arrivé dans la nacelle d’un cygne pour délivrer Elsa (accusée injustement du meurtre de son petit frère Gottfried) et le peuple de Brabant.

Certains wagnériens disent que Klaus Florian Vogt a une voix encore mieux appropriée à Lohengrin que celle de Kaufmann – c’est dire! La grande difficulté, c’est d’avoir une voix lumineuse sans qu’elle soit trop éclatante (du genre Heldentenor à la Siegfried). A l’inverse, elle doit être suffisamment pleine, sinon elle ne passe pas la rampe et paraît pâle.

Klaus Florian Vogt conjugue la puissance et la subtilité. Le ténor a fait bien du chemin depuis son Walther von Stolzing dans Les Maîtres chanteurs au Grand Théâtre de Genève en 2006. La ligne de la phrase, le soin porté aux nuances (piani, mezze voci) et son assurance (le calme avec lequel il entonne «Nun sei bedankt, mein lieber Schwan!») impressionnent. Son timbre un rien nasal libère de belles harmoniques. Et puis son allure princière, sans qu’il paraisse endosser un «costume», ajoute au plaisir de l’entendre, porté par l’accompagnement sensationnel du chef letton Andris Nelsons, capable de grands éclats comme d’une poésie lyrique plus prolixe que chez Philippe Jordan (deux visions très différentes de Wagner).

Hans Neuenfels, considéré comme un metteur en scène «iconoclaste» (le terme est très à la mode), déroule la métaphore des rats. C’est une vision très pessimiste de l’œuvre, qui ne laisse guère de chance à Elsa, la jeune fille promise au chevalier Lohengrin. A la fin de l’opéra, elle a troqué sa robe blanche de noces contre une robe noire. C’est Ortrud, la sournoise magicienne (l’ancêtre de Kundry dans Parsifal) qui porte désormais la robe blanche d’un cygne après avoir usé de ses pouvoirs païens.

Dans ce laboratoire de rats, Lohengrin apparaît comme un être surnaturel appelé à la régénération d’une espèce à l’esprit obtus et aux instincts primaires (convoitise, vol, appât du gain). Le peuple de Brabant (effectivement des rats noirs et des souris blanches) est cette foule aveugle qui obéit à qui parle le plus fort. Une société de masse où l’individu ne compte pas. Le roi Henri l’Oiseleur (Wilhelm Schwinghammer très correct, mais inférieur à Georg Zeppenfeld en 2011) titube à son entrée en scène et ne tient debout que par une autorité factice. Le tableau de la chambre nuptiale (au 3e acte) et la fin de l’opéra, où Lohengrin et Elsa (littéralement terrassée!) se disent des adieux déchirants, sont particulièrement réussis.

Annette Dasch (Elsa) déploie un beau timbre, mais il y manque encore la lumière opalescente et surtout le liant dans la phrase (legato) qui porteraient son chant au rang des grandes Elsa (Grümmer, Janowitz, Varady…). Très investie scéniquement, Susan Maclean (Ortrud) possède un bas médium expressif, mais ses aigus tirés écorchent les oreilles. Thomas Johannes Mayer campe un Telramund idéalement retors et sombre; il élargit son souffle parfois aux limites de ses possibilités. On en oublie les rats, omniprésents et parfois ridicules, tellement la musique est vécue avec les tripes et le cœur.

La dernière image – celle d’un Lohengrin s’avançant seul sur une forêt de cadavres avec un grand fœtus vivant derrière lui – laisse un trouble aussi désagréable que durable.