Culture

«Klaus Michael Grüber est un mystique»

Il est dit que Dieu créa le monde en sept jours. Klaus Michael Grüber,

Il est dit que Dieu créa le monde en sept jours. Klaus Michael Grüber, lui, a choisi sept comédiennes pour incarner en alternance le rôle d'Ilse dans Les Géants de la montagne. On peut voir dans ce choix une démarche religieuse. Le spectacle s'est joué durant sept soirs seulement en octobre dernier, à Paris. Chaque soir, chaque comédienne dotait Ilse d'une nouvelle existence. Arrivée à la septième représentation, Ilse avait cumulé en elle toutes les richesses humaines dont la paraient ses interprètes, formant ainsi un être dont les vies multiples demeurent indissociables.

Ilse, c'est cette comédienne que Luigi Pirandello magnifie dans Les Géants de la montagne, pièce inachevée de l'auteur sicilien mort subitement en 1936. L'écrivain y réunit tous les motifs de ses œuvres précédentes (le théâtre dans le théâtre, les conflits possibles entre auteur, metteur en scène et acteurs, la difficulté d'être soi et autre à la fois…) et y expose sa vision métaphysique et ludique de l'art.

Dans une villa dite «La Guigne» vivent en bonne intelligence Cotrone, le maître des lieux (sorte de «mage» farfelu) et ses guignards, une bande d'illuminés inoffensifs qui s'ingénient à faire croire au sérieux de leurs rêveries infantiles. Dans cet univers aussi improbable qu'un soleil de minuit, débarque un jour une troupe de comédiens conduite par Ilse, femme déchirée qui essaie vainement de jouer une fable écrite par un poète qu'elle aimait et qui s'est suicidé pour elle.

Cotrone accueille donc la troupe et lui conseille de présenter la fable devant les Géants de la montagne, une race d'hommes frustes qui donnent une fête à l'occasion d'un mariage. Le texte de Pirandello s'arrête là. On comprend que Grüber se soit emparé de cette vertigineuse réflexion sur l'art dramatique pour mener un travail d'atelier avec les élèves de troisième année du Conservatoire de Paris. Le metteur en scène a réadapté pour l'occasion la pièce de Pirandello en en respectant la quintessence. Soit le questionnement sur le travail et l'identité du comédien. Résultat: un spectacle brillant dans lequel les choix dramaturgiques demeurent déterminants pour l'expérience des jeunes acteurs.

Olivia Louvel qui jouait Ilse le septième soir et achevait ainsi la création du personnage en lui donnant sa plénitude avoue: «Quand mon tour est venu, le trac était terrible, plus puissant que toutes les autres fois. J'avais l'impression de me surpasser. Je crois que ce sentiment de transcendance, c'est Grüber qui nous l'a transmis. C'est un homme mystique. D'où cette force qu'il apporte aux comédiens.

»Nous n'avons répété que six fois la pièce. Mais avant chaque représentation, le metteur en scène passait quatre heures en tête à tête avec l'interprète d'Ilse. Il revoyait avec elle les moments clés de la pièce. Au début, on a cru qu'on allait mal vivre cette alternance, parce que ce personnage, chaque actrice se l'était approprié; elle n'avait pas envie de le partager avec ses camarades. Mais finalement, Grüber a réussi à installer entre nous un relais magique.»

Dans ce relais, il ne faut pas voir uniquement un appel à la réincarnation mais aussi une prise en charge collective du rôle et, partant, une réflexion sur la communauté des acteurs. «Grüber s'est servi du texte de Pirandello pour parler des élèves du Conservatoire, poursuit Olivia Louvel. Pendant les répétitions, il demandait de ne pas mettre un écran entre nous et les personnages. En eux, on retrouvait nos peurs de débutants et nos interrogations sur notre savoir-faire et notre avenir. Mais lorsqu'on voyait poindre nos fragilités, on observait Michel Piccoli (qui jouait le rôle de Cotrone, ndlr). Lui, la vedette que l'on pourrait croire inébranlable, nous paraissait très proche dans ses inquiétudes. C'est dire si cette expérience nous a été bénéfique. Je crois qu'il faut attendre longtemps avant qu'elle ne se répète.»

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