Par temps d'excentricité amoureuse (Mary à tout prix, le film de Peter et Bob Farrelly) et de sexualité politisée (les frasques de Bill Clinton), il n'est pas inutile de lire ou de relire Amphitryon 38 de Jean Giraudoux, ne serait-ce que pour retrouver la grâce, l'élégance et la pureté de l'amour que notre monde, dans ses pratiques artistiques et sociales, semble avoir perdues. Bégueule, l'auteur de ces lignes? Peut-être. Mais tant pis, va pour la ringardise.

En ce temps-là, donc, Jupiter rendit visite aux hommes, épris qu'il était d'une certaine Alcmène, épouse du général Amphitryon, Thébaine d'une beauté et d'une fidélité exemplaires. Pour séduire cette femme et faire vaciller sa résistance aux relations extra-conjugales, le dieu des Grecs décide de prendre les traits de son mari. Pénétration sans effraction. On est ici à l'opposé de la démarche amoureuse habituelle, guerrière et sexuelle, de combat et de possession. De cette célèbre légende, plusieurs auteurs se sont emparés, dont Molière et Heinrich von Kleist. Giraudoux affirme être le trente-huitième écrivain à s'attaquer à cet épisode galant de la mythologie grecque.

Si donc l'on recommande sa pièce, c'est d'abord pour le climat décemment charnel et coquin qui baigne toute l'œuvre et nimbe ses répliques brillantes: «Vous sentirez vos étreintes avec votre mari dégagées de cette douloureuse inconscience, de cette fatalité qui leur enlève le charme d'un jeu familial…» C'est ensuite pour l'émotion que procure le texte où l'auteur conjugue, avec une étonnante agilité, considérations érotiques et réflexions métaphysiques. Sous sa plume, les contraires se marient très bien: s'offrir à l'amour et s'y refuser, croire en Dieu et lui voler sa puissance, désirer l'éternité et vouloir l'éphémère.

Cette émotion, faible chance de la ressentir au Théâtre Kléber-Méleau où Philippe Mentha crée Amphitryon 38. Sa mise en scène trop sage s'emploie à rendre la légende plausible. Sur le plateau, le texte cède au poids d'un réalisme inapproprié. Rien ne veut retenir l'œil. Ni le décor (terrasse de maison à l'italienne faisant face à un mirador de camp militaire) ni le jeu de certains acteurs qui ravalent l'érotisme délicat de Giraudoux au rang d'une sensualité lubrifiée où l'on retrouve par moments la gestique propre aux personnages de sitcoms: éplucher un fruit et en tendre lascivement les quartiers à son époux. Difficile dans ces conditions de regarder le spectacle avec l'œil amoureux que sollicite Giraudoux.

Amphitryon 38. Théâtre Kléber-Méleau, Lausanne, jusqu'au 21 février. Loc. au tél. 021/625 84 29.