Théâtre

A Kléber-Méleau, on badine dans la nuit noire

Pour sa première création de la saison, le directeur Omar Porras a parié sur Anne Schwaller, jeune metteur en scène fribourgeoise. Préférant l’obscurité à la joie pastorale, l’artiste livre un Musset façon cabaret

Une boîte noire. Presqu’une boîte de Pandore d’où surgissent sortilèges et mauvais sorts. Anne Schwaller, qui signe la première création de la saison au Théâtre Kléber-Méleau désormais emmené par Omar Porras, choisit de gommer tout indice pastoral dans sa mise en scène d’«On ne badine pas avec l’amour». Le célèbre texte de Musset raconte le combat entre orgueil et sentiment sur fond de joie estivale et de prés verdoyants? La jeune metteur en scène fribourgeoise joue la carte cabaret avec un plateau plongé dans l’obscurité et des personnages fardés, éclairés de près. L’idée, heureuse, rappelle que pour Musset tout est artifice, même l’amour que devraient se porter deux jeunes gens innocents.

Anne Schwaller. On connait encore peu cette metteur en scène qui signe ici sa deuxième création, après un «Léonce et Léna», en 2012, au Théâtre de Carouge, remarqué. D’abord formée au piano, au Conservatoire de Fribourg, la jeune femme a étudié l’art dramatique à Bruxelles avant d’intégrer la Haute école de théâtre de Suisse romande, en 2004. Diplôme en poche, elle a rejoint le Théâtre des Osses, à Givisiez, où elle a fait ses classes. En jouant bien sûr, mais en s’intéressant aussi à la technique, à la régie de plateau et même à l’administration. Sept ans de réflexion et d’action où la jeune créatrice a encore pu diriger un chœur d’enfants. Plus tard, elle a assisté le Français Philippe Adrien à la mise en scène, puis, récemment le Suisse Gian Manuel Rau, et encore affiné son approche du plateau.

Focus sur les textes

Ce métier, on le sent dans sa vision d’«On ne badine pas avec l’amour». Tout sauf une approche hasardeuse. D’une part, Anne Schwaller affirme le côté théâtral de la partition avec ce principe d’une scène au noir sur laquelle se déplacent quatre portails métalliques, de grands portiques à roulettes imaginés avec le scénographe Valère Girardin, qui sont autant de niches où les personnages se cachent pour épier. D’autre part, la metteur en scène rend les passages-clé limpides en créant une sorte de focus sur le texte. C’est le cas, notamment, de la célèbre scène où Perdican et Camille se disputent sur la valeur des sentiments. Le jeune homme doit bien l’admettre: l’amour ne dure pas. Alors Camille, qui veut aimer, mais ne veut pas souffrir, préfère se destiner au ciel plutôt que se voir trompée. Perdican enrage devant tant d'orgueil et riposte avec cette fameuse tirade connue de tous les adolescents –vendredi, ma jeune voisine la récitait en écho: «Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux, lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées (…) mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux.» A ce moment, aucun artifice: les comédiens Frank Michaux et Marie Ruchat se tiennent au bord du plateau, immobiles, et s’affrontent à froid, sans fond sonore, ni effets lumineux. La langue claque, le mot porte.

Tout le contraire des moments burlesques où Anne Schwaller, comme l’auteur avant elle, se moque de la clique des adultes, aussi limités qu’opportunistes. Musset a 24 ans quand, en 1834, il écrit cette pièce qu’on appelle proverbe. Mais il est déjà convaincu que certains parcours sont plus une affaire de privilèges que de vocation… D’où ces portraits cocasses et joués sur le mode clownesque de gouvernante coincée (Emmanuelle Ricci), d’enseignant ivrogne (Frank Arnaudon) et de curé glouton (Jean-Luc Borgeat). Même le père est dépassé. Ce baron, le cheveu d’abord poudré, puis défait (Yves Jenny), qui veut marier son fils à Camille et ne comprend rien aux complications nées de cette sage décision. L’incompréhension, c’est aussi ce qui perd Cosette, la sœur de lait de Camille, jolie paysanne à l’âme pure (Charlotte Dumartheray, parfaite en fée clochette), qui a le malheur de croire dans l’engagement de Perdican.

Musique au diapason

La musique? Elle joue aussi son rôle, grinçante, dérangeante, voire agaçante. Suggérant que tout est faux dans ce manège des apparences. Le violon de Patricia Bosshard, souvent piquant, est trafiqué par le traitement sonore de son frère Jean-Baptiste et ajoute à l’inquiétude de cette scène plongée dans l'obscurité.

Alors, la réussite est totale? Le spectacle, très rigoureux, manque d'une folie et d’une ampleur qui pourrait en faire une création majeure. Le jeu est parfois trop stéréotypé pour échapper au cliché. Mais Anne Schwaller témoigne d’une maîtrise dans l’intention et la réalisation qui promet le meilleur.

On ne badine pas avec l'amour, jusqu'au 23 déc., au Théâtre Kléber-Méleau, Renens, 021 625 84 29, www.t-km.ch; Du 7 au 13 janvier, à Equilibre-Nuithonie, Villars-sur-Glânes, + 41 26 350 11 00, www.equilibre-nuithonie.ch

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