Il est très rare de nos jours, en Occident du moins, que tout un peuple se reconnaisse dans un poète. Ou, pour dire la même chose autrement, que la voix d’un poète soit la voix commune de tout un peuple. Notre méfiance vis-à-vis de tout langage national est telle que nous peinons à imaginer que cette voix commune puisse être autre chose, en l’occurrence, qu’une doxa, qu’une rhétorique officielle, autrement dit qu’un mensonge. Tel semble pourtant être le cas du poète coréen Ko Un dont No Mi-Sug et Alain Génetiot viennent de publier en traduction française une anthologie intitulée La première personne est triste déjà traduite dans de nombreuses autres langues.

Un pays déchiré

Par quel mystère ce qui, chez nous, se révélerait immédiatement suspect ne l’est-il pas dans ce cas-ci? La réponse tient à plusieurs facteurs, essentiellement historiques, mais dont le plus évident est la situation politique de ce pays. La Corée n’est pas seulement divisée, elle est déchirée, et cela depuis 1950, d’un déchirement qui traverse non seulement la géographie de la Péninsule, mais, plus profondément encore, les familles, et si l’on ose dire l’âme de ses habitants.

Dans ces conditions, un poète ou du moins sa langue peut devenir, disons, le lieu utopique d’une réconciliation ou tout au moins d’une réunion, elle peut devenir non pas une autre doxa mais le lieu rêvé du dépassement de celle-ci. La poésie sera «en avant», comme Rimbaud le voulait dans la Lettre du Voyant. Et cela d’autant plus si, comme c’est le cas, le poète de cette langue est aussi le président de l’entreprise du grand dictionnaire intercoréen qui travaille dans la perspective d’une réunification, si lointaine soit-elle.

Moine bouddhiste

Tour à tour moine bouddhiste, résistant sous la dictature militaire (1970-1980) et aujourd’hui, âgé de 84 ans, grande figure nationale, invité par les plus grandes universités comme les plus célèbres institutions, figure éminemment nobélisable, Ko Un réussit avec tout cela à rester ce qu’il est avant tout: un poète, comprenons quelqu’un pour qui l’existence – que ce soit la sienne, celle de ses ancêtres, ou celle de son pays – est avant tout une affaire de mots.

Mots à trouver, mots à faire sonner dans une justesse capable d’inventer un avenir sans rien oublier pourtant du passé, mots à venir eux-mêmes, mots qu’il s’agit de mériter, à force de simplicité et surtout de justesse, de refus de la facilité ou des images trompeuses, à force d’ascèse pourrait-on dire. Le paradoxe est que ce poète-là est, si passionnément attaché à son pays, est en vérité un apatride. Lui-même le dit dans un poème intitulé «Un certain autoportrait»: «Il y a une frontière entre deux mots/A l’entour de cette frontière/Il y a un apatride qui ne peut aller nulle part/Le poète, bâtard de ces mots»

L’espérance d’un apatride

Il suffit de comprendre que cette frontière est à la fois celle entre la Corée du Nord et la Corée du Sud entre entre le coréen qu’on parle d’un côté et celui qu’on parle de l’autre pour saisir que le bâtard né de l’amour entre ces deux langages porte dans son destin comme dans sa personne la douleur, mais aussi l’espérance d’un apatride qui ne peut aller nulle part ailleurs, fixé qu’il est à un territoire qui est à la fois réel et à inventer.

Sans doute, cette dimension utopique ou politique n’est-elle – de loin – pas la seule dimension de sa poésie. Le voyageur en Ko Un sait se mettre, simplement, à l’écoute du monde, s’étonner tout ensemble de la nouveauté et de la vieillesse de celui-ci. Le bouddhiste en lui sait convoquer la profondeur immémoriale d’une série d’incarnations ou de réincarnations qui font de lui une sorte de harpe éolienne où c’est la simplicité du réel qui apparaît: «J’ai été toutes les choses de l’univers/J’ai été une coccinelle/Une vache/Une fourmi rouge/Un mauvais esprit yashka/Un chêne/Et un insecte sur un chêne/J’ai été un hanneton/Puis mort/J’ai quitté ma carapace de hanneton dans une toile d’araignée/Se balançant au vent/J’ai été un saumon qui n’est pas revenu/Un escargot d’eau/Un serpent venimeux de juillet La peau du serpent était sacrée…»

Tout n’est pas facile d’accès dans cette anthologie, tout ne convainc pas également. Certains textes semblent devoir leur raison d’être à des bons sentiments (politiques) autant qu’à une inspiration véritable. Il n’empêche: c’est un vrai grand poète qui est traduit ici.


Ko Un, «La première personne est triste», trad. du coréen par No Mi-Sug et Alain Génetiot, Serge Safran, 212 p.