jazz

Konitz sans encombres

De retour à New-York, l’altiste octogénaire persiste et swingue dans son refus du glamour

Jouer n’est pas pour lui affaire de carrière. Il sait depuis longtemps que le guili-guili de la gloire n’est pas fait pour des types comme lui, que le son mat et sans ondes charmeuses de son biniou jamais n’hypnotisera le badaud comme ont su le faire les pirouettes enrubannées de son confrère brubeckisé Paul Desmond. Alors qu’est-ce qui fait encore courir Lee Konitz à bientôt 83 printemps? Qu’est-ce qui le poussait, ces deux soirs du 31 mars et du 1er avril 2009, à dévaler comme un rat traqué les marches glissantes du Village Vanguard?

Peut-être bien le désir de se retrancher un peu plus complètement dans son monde, monde de formes frêles toujours à deux doigts de rejoindre l’état floconneux qui est pour lui l’exquise politesse de l’homme de jazz lorsqu’il ne joue pas à Rambo. Mieux préparé que d’autres, c’est certain, à la cessation de l’existence, lui qui a passé sa vie à frôler le non-être dans une œuvre dont il ne restera, le jour venu, rien de périssable. Nul en ce sens n’a mieux œuvré pour son immortalité que cet itinérant-né qui n’a cessé de secouer la poussière de ses notes sur tout ce qui lui semblait trop grossièrement encombrant dans le monde des sons du jazz, jamais assez diaphane pour lui. Le grand âge lui va comme un gant, et qu’on ne vienne pas nous dire que cet enregistrement sent le vieux sous prétexte que la vélocité flanche ou que les aigus manquent de rondeur. A cette question si obsédante pour certains des belles formes, ou du rituel athlétique, il apporte ici la réponse d’une musique qui se fout jubilatoirement du glamour: elle ne se veut pas présentable mais, jusqu’en ses silences parfois douloureusement imposés, présente. Musique du présent après laquelle tant d’autres passent leur vie à courir.

Mais revenons à ce qu’on n’y trouve pas et qui a toujours fait la force de Konitz. Le drame par exemple, dont l’absence est une fois de plus flagrante. Pas trace de ces déchirements dont, après son ultime come-back, un Art Pepper lacérait le tissu sonore. Ou, pour rester chez les altistes de sa génération, de ce halètement torturé qui suspendait souvent dans le vide la phrase d’un Jackie McLean. Ce n’est pas une formule: le drame de Konitz, c’est son absence de drame. Ou alors son habileté à le cacher, mais cela revient pour nous au même. On en est pourtant tout proche ici, avaries techniques aidant, mais le naturel veille, qui esquive toute confidence sur ces béances intérieures dont raffole tant le public.

Alors oui, le bouillonnement est là, mais il est non seulement purement musical, jamais complaisamment sentimental, et surtout il prend la forme peu pathétique de la décantation. Ainsi de cette version de «Cherokee» sur laquelle s’ouvre le disque, qui est d’un déconstructeur vertigineux, et qui plus est en pleine possession de ses fantasmes. Comme si l’âge avait décuplé les dons de voyant extralucide, de ce Lee Konitz de légende, capable, contre toutes les lois de la décrépitude et du grand plongeon supposé de la libido, de déshabiller instantanément un standard. Il y est aidé par le trio du pianiste allemand Florian Weber, dont on aime plus que tout la manière peu démonstrative avec laquelle il fait dire du neuf à de très vieilles rengaines («Polka Dots And Moonbeams», «I Remember You»). Soit un trio qui n’a pas besoin de Lee pour exister, mais qui joue tellement plus jeune avec lui.

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