Critique: Soirée Mozart à Genève

Ton Koopman,ou la musique faite vie

On croit tout connaître du Requiem et de la Messe du couronnement. On a tort. A la tête de l’Amsterdam Baroque Orchestra & Choir, Ton Koopman le prouve. Les plus grands tubes de Mozart, sous le geste du lutin bienheureux, prennent des coloris, des formes, des intentions et des intonations qu’on ne soupçonne pas. A la fois patinées et décapées, revigorées et attendries, emplies de compassion, galbées, drues, haletantes et apaisantes. Les partitions que le chef néerlandais embrasse vibrent d’une vie neuve, d’un esprit ardent.

L’art de renouveler la musique ancienne, Ton Koopman n’en fait pas un postulat sec et cérébral. Il y va à plein corps, et plonge la tête la première dans les œuvres. Les bras comme des ailes, les mains pétrissant la matière vive des notes. Son œil est vif et son visage ouvert. Le petit homme rebondit comme un ressort. Il aspire le son, le gobe, bouche ouverte sur un sourire d’enfant.

Là se cache peut-être son vrai secret. L’enfance dans ce qu’elle a de plus sérieux, de plus naïf et de plus joyeux. L’attention entièrement concentrée sur un infime détail pour en composer un terrain de jeu infini. Comme si la vie dépendait de l’élément le plus minuscule autant que de la grandeur et du mystère de la création. Cela s’entend. A chaque soupir insufflé dans le phrasé, comme un halètement. Une question. Une attente.

Tout se met en place dans la Symphonie No 20 KV 133. Les lignes mélodiques s’entrelacent et les échos se répondent dans une circulation fluide. Dessous, l’harmonie. Solide comme un roc. Bach est là, qui surveille le jeune Mozart. A 21 ans, Amadeus a déjà tout assimilé. Et dépassé. Dans cette pièce de circonstance, un rien solennelle, Ton Koopman déroule des fils de soie entre les instruments.

Même si les trompettes naturelles et timbales couvrent parfois un peu trop l’orchestre, dans une disposition à gauche de la scène plutôt qu’au fond, les cordes évoluent dans une délicatesse au bord du souffle. Dans l’Andante, l’intervention de la flûte sur ce nuage sonore ressemble à une tombée de flocons de neige. Un miracle de légèreté, avant que Ton Koopman ne recompose le Menuetto en sédiments contrapuntiques et l’Allegro final en fête musicale.

Une noce que la mort ne saura troubler. Hymnes à la vie, la Messe du couronnement et le Requiem du chef baroque célèbrent l’humain et la nature. Pas de fureur, dans le «Dies Irae», mais de l’urgence, des éclats, une tourmente d’éléments libérés par des pupitres aiguisés, et un chœur à la fois intense et céleste. Dans le «Domine Deus», le chef se rit des contretemps, anacrouses et autres levées. La suspension est son domaine, la respiration son langage.

Les appoggiatures plaintives du «Lacrimosa» coulent sur des silences qui viennent hacher les pleurs, comme des sanglots. Le chœur se fait orgue dans le «Confutatis». Et, en guise de couronne mortuaire, la tendresse. Immense. Une affection que partage le magnifique quatuor de solistes. La soprano Johannette Zomer (à la couleur vocale patinée et à la fraîcheur de garçonnet impubère), la contralto Bogna Bartosz (au timbre boisé), le ténor suisse Jörg Dürmüller (voix serrée et rayonnante), et le baryton-basse Klaus Mertens (au chant plein et élégant), ont achevé de donner à la soirée de mardi, au Victoria Hall, un caractère exceptionnel.