Un jour de 1934, Erich Wolgang Korngold débarque aux Etats-Unis sans savoir qu'il en fera sa terre d'asile. L'homme de théâtre Max Reinhardt l'a invité à composer la musique de son film Songe d'une nuit d'été. Ce n'est que le premier pas vers un tournant décisif, inattendu. Korngold a le chic pour parer les films de musiques riches et évocatrices. Les studios Paramount, la Warner surtout, lui feront des ponts en or. Anthony Adverse et Robin des Bois (avec Errol Flynn) lui vaudront deux Oscars: c'est dire le succès de ce compositeur autrichien qui, malgré lui, fera le bonheur d'Hollywood.

Cette gloire américaine tranche avec le silence qui s'ensuivit. Incompris à son retour à Vienne, longtemps boudé par les maisons d'opéra, réhabilité depuis peu grâce au disque, «moteur et agent actif pour sa résurrection» (le musicologue Alain Perroux), Korngold opère aujourd'hui son come-back sur la scène internationale. Hasard des calendriers, Genève et Barcelone affichent ce mois-ci son chef-d'œuvre lyrique, Die tote Stadt. Erich Wolfgang Korngold connaît une vie posthume, lui qui fut tiraillé entre deux destins: l'ascension à Vienne, où son succès bref mais éclatant rayonna dans toute l'Europe; les années passées à Hollywood, où le compositeur, prisé, chouchouté, pouvait choisir à sa guise les films à illustrer.

C'est à la fois la beauté et le drame de son parcours. Car si Korngold ne faisait pas de distinction entre les genres, irriguant volontiers son Concerto pour violon (dédié à Jasha Heifetz) et son Concerto pour violoncelle de thèmes pudiquement glamour, la postérité, elle, a cloisonné son œuvre en deux compartiments irréconciliables: les musiques de film d'un côté, l'opéra, le lied et la musique orchestrale de l'autre.

Mais sa plus grande blessure ne tient qu'à une giclée de sang. Korngold était juif. Flairant les dérives de l'Allemagne nazie, il n'hésita pas à rester en Amérique, lorsqu'il apprit qu'en 1938, Hitler venait d'annexer l'Autriche. L'Anschluss sonne alors comme le glas d'un paradis perdu. Etabli avec son épouse à Hollywood, il fait venir son fils cadet et ses parents. La création de son opéra Die Kathrin à Vienne est compromise.

Korngold ne s'en est jamais franchement remis. Il fait partie de cette diaspora improvisée qui, contrainte à l'exil, a trouvé refuge dans un monde de consolation et d'artifice. Certes, il passe ses journées en bonne compagnie, partage des conversations avec son ami Schönberg, profite de ses rentrées d'argent pour donner un coup de pouce aux artistes qui fuient le régime nazi, mais la grande musique, celle qui l'a propulsé dès le plus jeune âge au faîte de la gloire, gît en lui comme un souvenir éteint. Et qu'il ne rêve que de raviver comme dans un falsh-back.

Né en 1897 à Brno (appelé alors Brünn), Korngold suit sa famille à Vienne où il trempe dans un bouillon de culture. Il est l'égal d'un Mozart, dont le père - l'influent critique musical Julius Korngold - a repéré les prédispositions pour la musique. A 6ans, il fait ses premières gammes au piano; à 7, il griffonne des valses et improvise des compositions au piano. Mahler crie au génie quand, à 10 ans, l'enfant prodige lui joue sa cantate Gold. Zemlinsky, éminent pédagogue, le prend sous son aile. Et Richard Strauss s'émerveille de «cette assurance dans le style, cette maîtrise dans la forme, cette originalité dans l'expression, cette harmonie».

A 20 ans, Korngold jette les premières notes de La Ville morte. Le livret, adapté avec l'aide de son père d'un roman de l'écrivain symboliste belge Georges Rodenbach (Bruges-la-Morte), a tout pour plaire: l'histoire se passe dans les eaux désertées de «la Venise du Nord», reflétant la psyché morbide du héros. Ainsi, Paul tente de retrouver sa veuve Marie dans la silhouette d'une autre (Marietta). Hanté par son souvenir, mais incapable de mener à bien le «copier-coller», il étranglera cette danseuse de mœurs légères, dont la raillerie et la volupté fantaisiste le mettent hors de lui. Korngold père et fils se détournent de l'original en transformant le drame en songe. Paul, ici, peut revenir à la réalité en prenant conscience de ses penchants nécrophiles.

Avec le recul, ce songe éveillé, cette nostalgie d'un monde meilleur, entrent en écho avec le vécu de Korngold. Ses années de gloire à Vienne, bien vite éclipsées par la vogue de la Zeitoper, n'en demeurèrent pas moins vives dans son esprit. Lorsqu'il rentre en 1949, Vienne n'est plus qu'une ville morte pour lui. Il se sent «comme un étranger dans [sa] ville natale où existe encore [sa] maison».

Sa musique se ressent de cette nostalgie. «C'est un harmoniste né, un grand orchestrateur, explique Alain Perroux. Le degré de raffinement est hallucinant, foisonnant de détails à peine perceptibles, qui participent à une texture, à une couleur. Il y a une folie décorative et ornementale chez Korngold qui frise le trop-plein.»

Die tote Stadt au Grand Théâtre de Genève. Les 10, 13, 18, 21 et 25 avril à 20h, di 23 à 17h. (Loc. 022/ 418 31 30)