«Je ne vis pas dans la subversion. Mais j’y crois, sans aucun doute.» Le piano de Stephen Kovacevich est un laboratoire. Un lieu de noir et de blanc où le musicien expérimente comme peu d’autres l’incertitude inébranlable qui sépare le son et l’inspiration. Ses enregistrements conservent la marque de l’effort. Gorge rauque, accords giflés, fins de phrase recroquevillées par le trop-plein de tempérament: autant de parcelles d’humanité qui témoignent d’une témérité nécessaire, et cultivée.

Beethoven, sans filet. C’est que Stephen Kovacevich ne s’est pas assagi, comme on pourra le vérifier mardi prochain lors de son récital au Festival de Verbier. En 1968, il offrait à Philips des Variations Diabelli de légende. Sous ses doigts, le testament pianistique du compositeur allemand prenait déjà des altitudes d’une rare ­abstraction. Le jeune homme de 28 ans en faisait sa carte de visite discographique; une interprétation «plutôt pieuse», estime-t-il quatre décennies plus tard. «Très jeune déjà, je suis devenu obsédé par les œuvres tardives de Beethoven. Ce qui sous-tend ce répertoire touche à la spéculation métaphysique», confiait-il en 2001 à une journaliste du Guardian. La furie de la sonate Hammerklavier ou la radiance de l’opus 109 ne sont pas disponibles en termes terrestres. Anges et démons doivent être aux alentours pour convoquer cette qualité de luminosité et de ténèbres.

L’intégrale des sonates (chez EMI), entre 1993 et 2003, est ce sentier de réflexion qui deviendra une procession vers le commencement. Stephen Kovacevich a dû «mûrir pour apprécier les opus de jeunesse». Ce qui explique peut-être pourquoi le nouveau calibrage des Diabelli, gravé l’an passé pour Onyx, regorge d’une liberté magnifiquement renouvelée. Le thème fondateur de l’édifice, en forme de valse (Beethoven l’a empruntée au compositeur Anton Diabelli), se nourrit d’une impatience sous-jacente qui traverse les 33 Variations. Il y a une lutte dans le jeu de Stephen Kovacevich (la fin de la variation n° 10!), une violence dans cette manière de capturer la musique, de la maintenir au sol avant qu’elle ne se déborde elle-même (le swing des variations n° 16 et n° 17); la menace filtre jusque dans les plages recueillies, bercées par le mystère d’une pédale prodigue (variations n° 20 et n° 24).

Oui, l’œuvre se débat entre les doigts de l’interprète; et c’est bien la preuve qu’il est de ces alchimistes capables de rendre à la musique son souffle premier. Au risque, parfois, qu’elle s’échappe: l’épreuve de la scène, il y a quelques années, a bien failli avoir raison de Stephen Kovacevich, fatigué de ses propres inconstances en concert. Cause évoquée, une tension nerveuse excessive. Cette tension qui, au fond, fait la verve essentielle et singulière du pianiste américain.

Chaque semaine de l’été, Le Temps détaille l’œuvre phare, les influences et filiations, l’époque d’un artiste qui fait l’actualité.