festival de la Bâtie

«Krasis» ouvre le chant en grand sur la ville

Le parc des Bastions accueille les humeurs vocales de La Bâtie - Festival de Genève. Impatiences.

«Krasis» ouvre le chant en grand depuis le parc des Bastions

Festival Les humeurs vocales à La Bâtie enivrent les têtes casquées

Le ciel grimace, puis s’apaise. Petite rafale de gouttes, un peu d’humidité, c’est tout. Une heure avant le début du monumental projet en extérieur Krasis, les curieux s’inquiètent de devoir rebrousser chemin sous la pluie. Il n’en est rien: la metteur en scène Julie Beauvais, la photographe Brigitte Lustenberger, ainsi que leur équipe, sont au rendez-vous. Vendredi, au soir tombant, la création lyrique de La Bâtie - Festival de Genève et du Grand Théâtre ouvre les feux. La magie du crépuscule et du chant fait le reste.

Les spectateurs se massent sur les quatre petites plateformes plantées de cinq tiges, face à chaque immense écran. Ils y installent leurs casques. Et quatre géants apparaissent. Mouvants et muets pour les oreilles démunies. Habités d’une puissante musique pour les autres.

La guerre du son

A gauche, le flegme. C’est le baryton Lisandro Abadie, voix d’airain et silhouette abattue qui déambule lentement à côté d’une colonne, et promène sa douceur lasse. Pull bleu ras du cou, pantalon gris et barbe courte, il est Melisso d’Alcina. «Pensa en chi geme» de Haendel, comme tous les arias filmés simultanément sur les autres toiles, emplit les oreilles des heureux casqués.

Les autres attendent leur tour, orphelins de son, sous ces chanteurs agrandis qui semblent flotter dans la nuit. Ils s’impatientent d’entendre ce qui anime les corps hantés des quatre personnages. Est-ce une raison pour tenter d’enlever le casque de son voisin, ou de débrancher son câble pour y mettre le sien?

Intimités publiques

Passons à la fureur, où une place s’est libérée. Delphine Galou, courte robe rouge et bottines marron, a la colère digne. Son «Vorrei vendicarmi» de Bradamante, dans le même Alcina, résonne dans les têtes comme un désir inassouvi. Rage emprisonnée entre une allée incurvée d’immenses vitres. Pour calmer la tension, rien de tel que la mélancolie délivrée par Sandrine Piau en longue robe de velours bleu nuit. Elle est le centre, le nœud et l’éblouissement de ce gigantesque quadriptyque. L’émotion vive et frissonnante, sur un timbre qui, à lui seul, éclaire l’ensemble. Son «Se pieta» de Cléopâtre dans Giulio Cesare surpasse sans effort le sang un peu pâle de Kristina Hammar­ström, en chemiser beige et pantalon gris, dans le fameux «Dopo notte» d’Ariodante.

Au-delà des belles performances musicales des chanteurs, en situation géante de récital avec orchestre (très fin Neues Barockorchester Berlin dirigé par Kerstin Behnke), l’intérêt de l’installation réside plus dans la simplicité de son concept que dans ses explications philosophiques autour du rapport entre les flux d’humeur et la musique. Il est juste réjouissant de pouvoir se connecter, la nuit venue, dans un parc de la ville, à des airs baroques si magnifiquement servis. Et de goûter dans une forme d’intimité publique étonnante une telle qualité sonore.

La sobriété visuelle, la splendeur musicale, l’élégance du dispositif et la vibration des arbres et de la cité se marient idéalement. La facilité d’accès, libre et surprenante, ajoute à la réussite de ce Krasis qui n’a rien d’écrasant. En apportant son propre casque, c’est encore plus festif. Quelques branchements supplémentaires ne seraient pas de trop!

Krasis, La Bâtie - Festivalde Genève. Parc des Bastions,cour de l’Université, de 21h à minuit tous les soirs jusqu’au 2 septembre.

Publicité