Kressmann Taylor. Ainsi meurent les hommes. Trad. de Laurent Bury. Autrement, 130 p.

Oui, il y a bien eu un miracle Kressmann Taylor, et ce miracle-là s'appelle Inconnu à cette adresse: un tout petit livre publié presque confidentiellement en 1999 aux éditions Autrement, puis régulièrement réimprimé avant d'atteindre des tirages spectaculaires – on dépasse aujourd'hui les 600 000 exemplaires dans les seuls pays francophones! Rédigé en 1938, ce récit épistolaire est l'histoire d'une relation brisée entre Martin Schulse, un galeriste américain retourné dans son Allemagne natale, et Max Eisenstein, son associé resté aux Etats-Unis: leur correspondance commence sous le signe de l'amitié, avant que Max ne s'aperçoive que son vieux complice est en train de devenir antisémite, sous l'emprise de l'hitlérisme…

Née aux Etats-Unis en 1903, Kressmann Taylor s'installa en 1966 en Italie, où elle mourut trente ans plus tard, sans savoir qu'Inconnu à cette adresse serait un best-seller international. On a récemment constaté qu'elle avait quelques autres livres dans sa manche. Un roman publié en 1942 (Jour sans retour, traduit chez Autrement), un récit sur Florence, et une poignée de nouvelles. En voici quatre, écrites au fil des années 1950 et réunies dans Ainsi mentent les hommes. On y découvre une Kressmann Taylor très intimiste qui, cette fois, tourne le dos à l'Histoire pour cheminer dans l'épaisse forêt des cœurs.

Son sujet favori? L'adolescence, ce moment délicat, souvent traumatisant, où il faut soudain dire adieu à l'innocence. En affrontant les mensonges des adultes, leurs mesquineries, leur cruauté, leur médiocrité. Les personnages de ces nouvelles ont l'âge de Huckleberry Finn, de Holden Caulfield ou d'Oliver Twist. Ils sont encore angéliques, presque ingénus. Mais la vie va bientôt leur faire jouer de mauvais rôles, souvent malgré eux, à cause d'une maladresse ou d'une gaffe irréparable. Et après, ce ne sera plus comme avant: inconsolables, ils découvriront qu'il suffit parfois d'un mot de trop, d'un geste malheureux, pour que le paradis de l'enfance devienne un enfer, avec sa chape de culpabilité, de honte et de remords.

Richard, 9 ans, est un gamin maladroit, complexé, adorable, qui ne sait jamais de quelle humeur sera son macho de père, lorsqu'il rentrera le vendredi soir de ses voyages d'affaires. Un dimanche, afin de s'attirer la complicité de ce père si tyrannique, Richard va humilier sa mère. Bêtement. En lui lançant à la figure une injure idiote, dont il se repentira aussitôt. Le voilà sali, à tout jamais blessé. Et prêt à se jeter dans la rivière pour expier sa faute. En quelques lignes, Kressmann Taylor montre comment un destin peut basculer, et comment un gosse innocent est brutalement confronté au dégoût de lui-même.

Ce n'est pas à cause d'un père despotique, mais d'un enseignant sadique que David, 12 ans, déclenchera une tragédie dont il ne se remettra pas, lui non plus: pour échapper aux moqueries de ce prof détestable, et éviter une punition, le jeune garçon dénonce une camarade sans savoir que son geste aura des conséquences dramatiques… Dans une autre nouvelle, Kressmann Taylor met en scène une fille de 16 ans, la romantique Stella, qui vit sous l'étouffoir d'une vaste maison encombrée de tapis mités, en compagnie d'un père indifférent et de deux vieilles tantes sinistres. Pour oublier ses tourments, l'adolescente rêve qu'elle traverse les miroirs, comme Alice, ou qu'elle est une héroïne de la mythologie grecque. Elle se prend pour Aphrodite, Didon, Iphigénie. Et elle attend le prince charmant: quand il frappera à sa porte, elle ne tardera pas à déchanter…

Là encore, l'auteur d'Inconnu à cette adresse raconte un brutal naufrage, avec son lot de désillusions et de rancœurs. Tous ses personnages sont des victimes, et s'il leur arrive de se réfugier dans la nature afin d'apaiser leurs blessures, ils savent qu'ils sont désormais des orphelins du bonheur. Kressmann Taylor: une subtilité à la Edith Wharton, pour peindre nos déchirures intimes.