Une performance n’a pas la même valeur selon l’endroit où elle est jouée. Il est par exemple beaucoup moins dangereux – et nettement plus anecdotique – de se dévêtir à Paris face caméra pendant la cérémonie des Césars que de se promener en armure dans les rues de Kaboul.

Kubra Khademi a essayé en 2015, dans une démarche artistique pour dénoncer le harcèlement et les agressions dont les femmes sont victimes en Afghanistan. Elle n’a pas tenu dix minutes, et les photos de l’événement témoignent du malaise: tous ces hommes qui la cernent, regards flippants, leurs crachats, leurs insultes… Elle s’amuse de notre effarement: «Mais c’est notre quotidien là-bas! Ils se sont comportés exactement comme on l’attendait. Inconsciemment, eux aussi ont réalisé une performance.»

Ce n’était pas son premier coup d’éclat. En 2013, déjà, on l’avait vu installée sur une autoroute du Pakistan, comme pour un pique-nique, pour mieux mettre en lumière la place cachée de la femme dans la société. Mais le coup de l’armure lui a presque été fatal, et l’Unesco a dû organiser fissa son exil vers la France. Elle en serait morte, sinon: «Je pensais que ça allait se calmer, c’était juste une performance artistique, après tout. Mais j’étais trop optimiste. Mes ennemis, ce ne sont pas seulement les talibans. J’ai même été attaquée par les intellectuels là-bas. Si j’étais restée, j’étais finie mille fois», jure-t-elle.

Violence insoutenable

On la retrouve dans son atelier de la Fondation Fiminco, à Romainville, au nord-est de Paris. Un endroit spacieux et apaisant, avec une foule de dessins au mur, quasiment tous axés sur le nu et la sexualité. Ballottée entre blocages et exutoire, elle raconte des choses qu’on peine à imaginer malgré les détails. Une enfance de réfugiée, entre Iran et Pakistan. Sa mère mariée à 12 ans, premier enfant à 13, dix au total.

Elle au milieu de la fratrie, avec quatre grands frères et une violence insoutenable au quotidien. Des coups pour ses désobéissances répétées – les dessins de nus qu’elle cachait sous son matelas, par exemple – des coups pour son caractère indépendant. Quand elle pleurait trop fort, également. Elle dit qu’elle a gardé une vraie relation avec sa mère et ses jeunes sœurs. Moins avec ses frères: «Chez nous, plus les hommes sont virils, mieux ils sont considérés. C’est un cliché, mais plus ils seront méchants avec leurs sœurs, et meilleur ce sera pour eux. Après, ils répéteront le schéma avec leur femme.»

Elle est un peu fatiguée de redire son histoire, et toujours surprise de voir la pitié dans les yeux des Occidentaux: «Les gens me jugent ici, ils ne comprennent pas. Et moi, je dis encore et encore: «Ce n’est pas seulement mon histoire, mais celle de mon pays.» Alors «Oh, la pauvre!» ça non, je ne veux plus l’entendre.» Sa vie constitue une saga à entrées multiples, trop nombreuses pour toutes les évoquer ici. Elle a dû arrêter l’école à 11 ans pour travailler et a pu y retourner deux ans plus tard, à force de harcèlement, tout en travaillant encore pour assurer son indépendance financière.

Pendant sa coupure forcée, elle a notamment appris la broderie, afin d’augmenter sa «valeur marchande» en vue d’un mariage forcé. Car sans sa volonté hors normes, le même destin que sa mère lui était promis. «J’ai tout fait pour y échapper. Comme on ne m’avait pas appris comment faire, j’ai tout essayé. A chaque fois, je trouvais une nouvelle manière de refuser. La dernière, c’était une grève de la faim. Je pourrais écrire un livre rien que sur ce passage.»

Elle le fera sans doute, pour mieux exorciser un passé qui continue de l’habiter. Elle vit à Paris depuis six ans, avec une sensation de liberté qui semble la stupéfier à chaque fois qu’elle en parle. Au début sous le choc, hantée par un sentiment d’injustice trop fort, elle se disait incapable de voir la beauté autour d’elle.

Stress et angoisse

Aujourd’hui, c’est une thérapie qui lui permet de dénouer les fils: «Pendant deux ans, j’ai porté beaucoup d’angoisse et de stress en moi. Tous ceux qui me croisaient me regardaient bizarrement, ils voyaient tout de suite que je n’étais pas bien. Mais il a fallu du temps pour que je réalise, que j’accepte et que je prenne la décision de me faire aider. A chaque séance, j’exhume quelque chose de nouveau. Il y a tellement de choses à raconter, tellement de détails.»

Quand le récit se fait trop intense, elle bascule du français vers l’anglais. Les mots sortent mieux, plus vite. Elle expose depuis trois mois ses dessins faussement naïfs et hyperpuissants à la galerie Eric Mouchet, à Paris (fin prévue le 16 avril; voir ci-dessous). Elle partira bientôt pour six mois en résidence à New York, dès que la situation le permettra:

Puis elle reviendra vivre à Paris, qui l’a si bien accueillie: «On m’a demandé des millions de fois si mon pays me manquait. Au Pakistan, la vie était terrible. En Iran, le racisme anti-afghan est incroyable, on se moquait de mon nez aplati, de mes yeux bridés. Et l’Afghanistan est en guerre depuis quarante ans. Ici, je peux créer ce que je veux [elle montre sa chemise en coton, toute simple]. M’habiller comme ça, c’est magnifique, vous n’imaginez même pas. Je vis mon rêve d’enfant. Alors fuck, évidemment que je suis heureuse ici. Je ne veux pas qu’on me plaigne.»


Profil

1989 Naissance dans la province de Ghôr, en Afghanistan.

2015 Exil en France suite à «Armor», sa performance à Kaboul.

2016 Chevalier de l’Ordre des arts et des lettres.

2020 Obtient la nationalité française.

2021 Résidence à New York grâce à la Fondation Salomon (en attente).


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