L'adaptation d'un roman en film est une aventure en soi, humaine, artistique, aux rebondissements multiples. Cet été, nous passons en revue les plus belles de ces sagas.

Episodes précédents:

Il flotte autour du Lolita (1955) de Nabokov un parfum de scandale que les décennies peinent à dissiper. Non, ce roman étincelant d’intelligence ne fait pas l’apologie de la pédophilie. Emprisonné pour avoir abattu un salaud pire que lui, le narrateur revendique «au moins trente-cinq ans de bagne, pour viol» et récuse «tous les autres chefs d’accusation». Sa faute, sa seule faute, impardonnable, est d’avoir attenté à l’enfance.

Que le prénom de la victime, Lolita, soit désormais employé par antonomase pour désigner des adolescentes sexy perpétue le malentendu. Trop de gens ont lu Lolita de travers, à commencer par Bernard Pivot affirmant que Vladimir Nabokov était le «père d’une petite fille perverse»; l’écrivain récusait immédiatement l’assertion, rappelant que «Lolita n’est pas une petite fille perverse. C’est une pauvre enfant qu’on débauche.»

Sombre floraison

Humbert Humbert, universitaire européen, s’installe aux Etats-Unis. Dans le New Hampshire, il loue une chambre chez Charlotte Haze, une veuve pétulante, et tombe amoureux fou de sa fille de 12 ans, Dolorès, dite Lolita – «Lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo. Li. Ta.»…

Pour rester à jamais auprès de la gamine, il épouse Charlotte. Celle-ci découvre la vérité en lisant le journal intime de son mari et, fuyant, horrifiée, se fait écraser par une voiture devant la maison. Le veuf joyeux a désormais l’autorité parentale et les coudées franches. Il va chercher Lolita dans son camp de vacances l’été, la viole et l’entraîne dans un long périple à travers l’Amérique.

Le couple s’installe dans une petite ville où Lolita suit une scolarité normale. Jaloux des garçons tournant autour de sa poupée, Humbert vit dans la crainte d’être démasqué, dépossédé de sa nymphette. Une présence hostile le précède et le suit comme une ombre: c’est Clare Quilty, auteur dramatique et pédophile, qui finit par ravir Lolita et disparaître avec elle.

Confession en prison

Trois ans plus tard, Lolita écrit à Humbert pour solliciter une aide financière. Il la retrouve dans un pauvre faubourg. Elle a 17 ans, elle est mariée, enceinte, défraîchie. Le violeur repentant pleure et part tuer Quilty. Il rédige sa longue confession en prison. Il décède d’une crise cardiaque avant son procès. Lolita ne lui survit guère. Elle meurt en accouchant d’une fille mort-née.

Porté par une prose flamboyante et complexe, immensément suggestive, Lolita est un roman labyrinthique fascinant qui dissèque avec cruauté l’âme humaine et les mécanismes socioculturels. L’onomastique y est délectable: du patronyme brumeux de Charlotte Haze à Humbert Humbert dont le nom se répète comme les barreaux d’une prison et Clare Quilty, qu’il faut lire «Clear Guilty» («clair coupable») – sans parler de son âme damnée, Vivian Darkbloom – «sombre floraison» et anagramme de Vladimir Nabokov…

Teneur morale

«Comment a-t-on pu faire un film de Lolita?» Cette question est tellement légitime qu’elle figure sur l’affiche du film en 1962. Comment? En demandant à Nabokov un scénario de 400 pages, en confiant à un autre génie, Stanley Kubrick, le soin diriger de grands acteurs dans une comédie noire tirant vers le burlesque – la scène au cours de laquelle Humbert et un employé d’hôtel se battent avec un lit pliant renvoie à Laurel & Hardy…

Kubrick a naturellement dû procéder par élimination et condensation. Il supprime les premiers chapitres dans lesquels Humbert évoque Annabel, son amour d’enfance dont la mort prématurée aurait déterminé son goût des fillettes prépubères. Il réduit à la portion congrue le road movie au fil duquel Nabokov procède à une vigoureuse satire de l’«American way of life».

Pour contourner d’éventuelles censures, le cinéaste choisit de tourner en Angleterre, un subterfuge qui réduit singulièrement l’amplitude du biotope américain. Il opte pour le noir et blanc, qui peine à traduire le style irisé d’un auteur capable d’évoquer «un soleil bas dans une estompe platinée, dont la teinte tiède de pêche pelée pénétrait la frange gris colombe d’un nuage», mais participe d’une volonté d’éradiquer toute complaisance esthétique susceptible d’amoindrir la teneur morale de l’œuvre.

Le sexe enfin est manié avec tant de discrétion qu’un spectateur inattentif ou candide peut croire à une relation platonique entre le quadragénaire et l’adolescente. L’impardonnable devient justifiable, l’ignominie se déplace sur un terrain plus acceptable.

Vulgarité fantasmagorique

Stanley Kubrick opère un changement radical en poussant Clare Quilty sur le devant de la scène. Dans le livre, le saligaud s’insinue sournoisement, contamine subrepticement l’esprit du lecteur. Son nom figure dans un Annuaire du théâtre, transparaît au détour d’un jeu de mots, «il faut qu’il t’y mène» (en français dans le texte). Le doppelgänger de Humbert ne se montre qu’au dernier acte de la tragédie. Le film commence par la fin et le nom de l’infâme est le premier mot qu’on y entend. «Quilty!» appelle Humbert, pénétrant, revolver au poing, dans le capharnaüm d’un manoir au matin d’une nuit d’orgie. Une forme drapée de tissu blanc s’extrait d’un fauteuil. «Etes-vous Quilty?» – «Je suis Spartacus», répond-il dans une amusante auto-citation kubrickienne. Les deux adversaires se livrent à une macabre partie de «ping-pong romain» avant que le justicier ne fasse feu.

Quilty prend trois solos éblouissants: il danse en affichant sa morgue de dandy dans un bal provincial; il se fait passer pour un policier sur la terrasse d’un motel; il s’invite chez Humbert dans la peau du Dr Zempf, psychologue scolaire doté d’un kolossal accent allemand. C’est Peter Sellers, acteur transformiste et délirant, l’inspecteur Clouseau de La Panthère rose, qui incarne l’abject corrupteur. James Mason compose Humbert le tumescent, «pentapode monstrueux», cynique et piteux, casuiste pervers écartelé entre la concupiscence et la honte. Shelley Winters campe Charlotte Haze, une Américaine du «type Marlene Dietrich en solution à faible dose», bigote et sensuelle, autoritaire et naïve, fort pimpante dans sa robe léopard.

Quant à Lolita… C’est une des faiblesses du film. Sue Lyon, qui l’interprète a déjà 14 ans au moment du tournage. Elle en paraît 17 ou 18. Cette sirène blonde, cette pin-up juvénile n’exprime en aucun cas l’essence mythologique de la nymphette telle que la définit Humbert: «dualisme diabolique», «mélange de puérilité tendre et langoureuse avec une sorte de vulgarité fantasmagorique issues des magazines et réclames publicitaires».

La critique a salué l’excellence des comédiens, regretté que la perversité et la méchanceté du roman soient atténuées, Variety parlant d’une «abeille sans dard». Nabokov a d’abord dit que le film de Kubrick était de «premier ordre», puis nuancé son point de vue, décrétant pénibles «le lit pliant et les fioritures de la chemise de nuit de Miss Lyon».

Greg Jenkins, l’auteur de Stanley Kubrick and The Art of Adaptation, estime que «dans un excès de prudence [le cinéaste] a réussi à domestiquer l’animal exotique de Nabokov, mais seulement en lui ôtant ses crocs et ses griffes; un grand roman est devenu simplement un bon film». C’est déjà pas mal. En 1997, Adrian Lyne a tenté un remake. Plus proche de l’esthétique de Bilitis que du génie de Nabokov, son adaptation est d’une nullité sans appel.


Deux citations de Nabokov

«Faite de naïveté et de rouerie, de charme et de vulgarité, de joies roses et de peines grises, ma Lolita, quand il lui en prenait fantaisie, se montrait une gamine exaspérante»

«Car nul n’est plus traditionaliste qu’une enfant, et surtout une fillette, fût-elle la plus fauve et mordorée, la plus mythique des nymphettes courant dans la brume des vergers d’octobre»

Vladimir Nabokov dans «Lolita»


Lolita (1955), de Vladimir Nabokov, traduit de l’anglais par E. H. Kahane, Gallimard Folio, 502 p.

Lolita (1962), de Stanley Kubrick, avec James Mason, Sue Lyon, Peter Sellers, Shelley Winters, 2h33


Projection spéciale

En collaboration avec Pathé et les Rencontres 7e art Lausanne, «Le Temps» vous propose une projection de «Lolita», samedi 22 août à 19h45, aux cinémas Pathé Les Galeries, à Lausanne. Avec une présentation du film par Antoine Duplan.