La balade serait sentimentale, culturelle ou nostalgique. Ou les trois à la fois. Etape par étape, le promeneur peut reconstituer les parcours suivis par James Joyce lors de ses séjours à Zurich. Retrouver ses lieux de vie, de rendez-vous, de promenades. Voir les nombreux immeubles où il a habité, de 1915 à 1919, de la rue de l'Université, sur la colline du Zürichberg, à Seefeld, plus proche du lac. Retrouver le Café Pfauen, à l'angle du Schauspielhaus, où se rencontraient les intellectuels émigrés durant la Première Guerre, le Club des étrangers ou la très littéraire Kronenhalle où il se rendait lors de ses courts séjours dans les années 30. Et encore longer les bords de la Limmat jusqu'au Platzspitz. Enfin, faire un pèlerinage sur sa tombe au cimetière de Fluntern, où il repose depuis 1941.

Ce parcours de ville romantique serait un humble hommage rendu à celui qui sut graver les lieux de Dublin dans les pages de l'Ulysse – dont de larges passages furent rédigés à la rue de l'Université. Un autre lieu lui est entièrement dédié, mais où l'écrivain n'a jamais mis les pieds depuis qu'il se dresse à Zurich. Car ce lieu a vécu un déplacement vertigineux – aussi vertigineux que les fusions spatio-temporelles nées sous la plume de Joyce, qui sut convoquer la Grèce d'Homère dans les vingt-quatre heures d'une journée dublinoise. Si l'on n'y prête pas attention, on ne remarque pas la discrète enseigne qui le signale: James Joyce Pub. Si l'on s'arrête et passe la double porte de bois massif – privée de Cerbère –, on se retrouve propulsé dans un pub victorien XIXe. Soit l'antique bar de l'Hôtel Jury de Dublin, où le jeune James Joyce se rendait. L'hôtel a été détruit, le bar s'est retrouvé en pièces détachées à Zurich, puis soigneusement reconstitué, des splendides mosaïques du sol aux faïences du bar en passant par les vitraux. Plafond moucheté bordeau et fauteuils de cuir profonds, cherry et special malt, NZZ et yuppies…

En son cœur bancaire, Zurich s'est payé un coin de Dublin, splendide écrin, pur décor, vertige de l'illusion… Opération bancaire faite avec le cœur par Robert Holzach, président d'honneur de l'UBS et sincère passionné de Joyce. Qui préside aussi la Fondation James Joyce, située quelques pas plus loin et où officie un autre sincère passionné.

Un pur Zurichois qui semble issu de la terre irlandaise, quelque part entre Joyce et Beckett, avec son visage coupé au couteau encadré d'une chevelure blanche, rejetée en arrière, jusqu'au bas du cou. Fritz Senn s'est lui dédié à l'essentiel, depuis de longues années, rassemblant la plus grande collection européenne d'œuvres, de photos, d'enregistrements, de films. Et constituant ainsi la véritable «maison de l'écrivain» en terre zurichoise.