«Hüt näreleds»: «Aujourd'hui, les fous sont dehors». En Appenzell Rhodes-Intérieures, le carnaval a démarré. Selon une tradition qui a failli se perdre, et a été sauvée par les femmes. Au pays où elles ne peuvent voter à la Landsgemeinde que depuis une poignée d'années, elles ont un poids qui est loin d'être négligeable. D'ailleurs, l'âme des nuits subversives est féminine.

Pour la trouver, il faut prendre le rouge Appenzeller-Bahn qui serpente au travers des collines, descendre au deuxième arrêt après la capitale – un arrêt sur demande: Sammelplatz. Dont la boulangère, la trentaine épanouie, est la présidente de la Société du carnaval. Pendant que son époux pétrit la pâte, elle danse la java jusqu'au petit matin. «A l'époque de mes parents, raconte Jacqueline Fässler, toutes les femmes se grimaient pour être méconnaissables, même de leur mari. Elles s'asseyaient sur les genoux des autres hommes, provoquaient. Jusqu'à minuit, heure où elles devaient tomber le masque. Aujourd'hui, on a moins besoin de ce défoulement.» Mais pourquoi la tradition a-t-elle été sauvée par les femmes? Parce qu'elle tient aux enfants. Ce sont eux qui réveillent la population à l'aube du «schmutziger Donnerstag», du «jeudi sale». Eux ce sont les «Botzerössli», les petits chevaliers au costume militaire noir, au cheval de tissu et de paille.

Les mères ont retrouvé costumes, gestes et maquillages pour lâcher leurs garçons dans les rues, accompagnés de fillettes battant tambour. Des siècles plus tôt, leur rôle était tenu par des hommes qui, grimés en de grotesques chevaliers, allaient par les collines sur leur monture pour annoncer le début de la subversion. Et implorer aux portes sur ce ton: «J'ai perdu ma femme, celui qui me la rapportera aura de l'argent à boire.» Les hommes ont cédé la place aux enfants, les femmes lancent la danse, sans relâchement sexuel ni strip-tease. «Ici, on n'aime pas ça, précise la boulangère, ce n'est pas comme en Thurgovie.»

Ici donc, on boit et on danse, et on se lance dans la critique politique. Les thèmes de cette année? Le nouveau Musée Liner, accusé de ressembler à une fabrique – les gens auraient préféré un chalet commente le boulanger. Le futur centre Coop excentré, qui risque de livrer encore plus Appenzell aux seuls touristes. Et bien sûr Ruth Metzler, candidate au Conseil fédéral, mais trop jeune pour certains. Là, la boulangère ne tarit pas d'éloges: «Enfin une femme de mon âge, proche de nous, qui défendra mes intérêts.» Tellement proche, que la candidate vient tous les jours chez la boulangère, en voisine amicale. Le boulanger, lui, opine du chef.