Décidément, Zurich n'en finit pas de se contempler dans le miroir que lui tendent ses scènes théâtrales. Comme si elle voulait sans cesse réaffirmer qu'elle n'est qu'une grande scène, arpentée par ses tribus variées que l'on nomme d'ailleurs les «Szenen».

Ainsi, après le Neumarkt qui épinglait ses nuits ardentes (voir notre précédente chronique), c'est au tour du Schauspielhaus de se lancer dans une visite touristique. Jeudi, ses façades pavoisaient fièrement: «Heute, Premiere». Et quelle première! Une création mondiale, svp. Dont les prémices étaient des plus alléchantes: Ernst Stötzner, ex de la Schaubühne de Berlin, a passé commande d'un texte au ressortissant russe Alexej Schipenko et d'une musique originale au célèbre batteur-poète sonore new-yorkais David Moss (tous deux installés sur les bords de la Spreee).

Dans le cahier des charges de l'auteur: parler de Zurich – qu'il n'avait jamais vue. Ni une ni deux, l'écrivain contourne la difficulté en plongeant dans ce qu'il connaît: les metteurs en scène ex-soviétiques exilés, alcoolisés et inoccupés, la mafia russe cocaïnée, Stanislavski (père des théâtreux) et Lénine (père des travailleurs), enfin, Shakespeare. Tout cela donne Zürikon, pour Züri et Satyrikon, trois heures de théâtre fastidieux, où la satire n'est jamais drôle et toujours stéréotypée, où les fantômes de Stanislavski et de Lénine sont convoqués pour combler un vide cruel, le grand Will pour palier les pannes d'inspiration.

Quant à Züri – Zurich, elle n'est plus qu'une toile de fond, réduite à ses banques et à ses édifices principaux, prétexte à une fable qui se passe en son cœur, un cœur laminé par la mafia russe qui a investi le théâtre où tout se déroule.

On l'aura compris: Schipenko parle de lui-même, son héros s'appelle Stanivslawski – excusez du peu –, il est un metteur en scène exilé et alcoolique qui se voit passer commande d'un spectacle par le premier «théâtre confédéral russe». Déjà, lisant son interview publiée dimanche par la SonntagsZeitung, j'ai eu la puce à l'oreille comme dirait Feydeau: il s'y proclame «nouveau Shakespeare» parce qu'il écrit en vers – sans rire! Comme tant d'autres artistes de l'Est – exilés ou pas – qui se sentent dans l'obligation de combler un prétendu retard, il sert ce qu'il croit devoir plaire à l'Ouest: un zeste de mafia, un rien de sexe, un soupçon de métaphysique – l'âme slave, tout de même –, le tout saupoudré d'un passé devenu fantôme. C'est ce qui s'appelle se caricaturer soi-même, vendre la pire image de soi, en étant aux antipodes des grands satiristes. De l'Antiquité jusqu'à Pasolini, qui empoignaient le genre pour détourner la censure et remettre l'Histoire au milieu du village.

Face à ce piètre reflet de leur ville – mais très cher –, les Zurichois encore une fois sont restés de marbre, désertant la salle avant et pendant les saluts d'une grappe d'artistes prestigieux, fourvoyés dans une aventure dont il ne restera qu'un flop. L'auteur le prévoyait-il, lui qui termine son Zürikon dans les fonds sous-marins du Zürichsee?