Sous leur brillant, et leur fonction de représentation aussi importante que la visée esthétique, les collections princières du Liechtenstein, dont les fleurons sont exposés à Berne, sont chargées d’histoire et d’anecdotes. Ainsi des à-côtés de l’une des plus belles pièces, ce portrait de la princesse Karoline de Liechtenstein dans le rôle d’Iris, par Elisabeth Vigée-Lebrun: sans mièvrerie, l’artiste y dépeint les traits empreints de caractère de la jeune femme, dans le costume de la déesse grecque, volant parmi les nuées d’un ciel crépusculaire.

Les pieds nus attachés à la mise en scène n’auraient pas plu aux «chefs de la famille», et l’époux aurait fait placer une paire de souliers (de bal, est-il précisé) sous le tableau, comme s’ils venaient d’en tomber… Cette emprise du statut exceptionnel de la famille ne va pas sans marquer au sceau d’une certaine rigidité la physionomie de cette ample collection – l’une des plus importantes collections privées au monde, qui conduit de l’art gothique jusqu’au Biedermeier, en passant par l’époque baroque et le style rococo.

Tendance viennoise

Sur deux étages, disposition qui rappelle la nature domiciliaire de cet ensemble, jadis intégré à l’aménagement des résidences de la famille princière, 200 œuvres en illustrent les points forts, ainsi que les thèmes, les genres, les styles les plus prisés.

On y décèle un goût certain, relativement peu d’audace, l’attachement aux valeurs familiales justement, reconnaissables dans les scènes de genre hollandaises et surtout dans les portraits des jeunes gens et des enfants, comme ceux que signa Friedrich von Amerling (peintre émérite du Biedermeier, cette tendance typiquement viennoise, l’artiste eut pour commanditaire le prince Alois II de Liechtenstein). Telles la scène montrant, en vision rapprochée, la toute petite princesse Marie Franziska de Liechtenstein dormant avec sa poupée, considérée comme un modèle du genre, mais aussi et plus finement peut-être les représentations de jeunes filles dont les yeux semblent suinter la matière même du rêve.

Réalisme et modernité

Mais les collections, aujourd’hui aux mains du prince régnant, Hans-Adam II de Liechtenstein, comprennent d’autres noms, d’autres angles, allant jusqu’à l’austérité et une certaine sobriété, que donne à ressentir ce Portrait d’un homme par le jeune Raphael. Un siècle et demi plus tard (vers 1650), cet autre Portrait d’un homme, par Frans Hals, témoigne d’une volonté de réalisme et d’une singulière modernité, dans le rendu expressif de la main, le naturel du visage.

Tout autres sont les peintures, sensibles et intelligentes, d’Angelica Kaufmann, alors qu’un nouveau siècle a passé, ou les vedute de Canaletto, ou encore cette séquence impliquant Napoléon à Austerlitz, par Pierre Paul Prud’hon. Natures mortes et images de chasse, statues de bronze précieuses et virtuoses d’Antonio Susini, sans compter les objets en ivoire, les secrétaires ouvragés, les tapisseries, ou cette composition mythologique, d’une belle délicatesse, de Zuccarelli, enclose dans un cadre doré qui pèse son poids d’animaux morts (le tableau montre Diane accompagnée de ses chiens), forment les charnières solides de cet ensemble, échafaudé à partir du XVIe siècle par les princes successifs.

Revenons aux peintures, et parmi les peintures à celles qu’on peut appeler des chefs-d’œuvre, parce qu’elles marquent la mémoire et frappent la sensibilité. Ce Portrait d’un homme, encore un, par Francesco di Cristofano à l’aube du XVIe siècle, où le col de dentelle fait ressortir la solidité du port de tête et le regard tranquille. Cette confrontation, dans des (auto) portraits qui se font pendant, du peintre Christian Seybold et de sa fille, dans un camaïeu se limitant aux tonalités du rose et du brun. Eros, aux lèvres charnues et au regard sibyllin, peint par Rembrandt dans sa jeunesse, puis cette Adoration des bergers assez peu conventionnelle, par Jacques Jordaens, ou l’intimité dans laquelle Guido Reni nous fait rencontrer Jean l’Evangéliste lisant.

Enfin, parmi le cycle Rubens (la collection ne compte pas moins de trente-trois tableaux, parfois monumentaux, du maître flamand), cette Déploration du Christ presque effrayante, parce qu’elle nous met face à la mort dans toute sa nudité, et sa crudité, avant qu’il soit question de résurrection.

Ensemble fluctuant

Des instructions relatives aux acquisitions, des descriptions, des registres et de véritables arbres généalogiques, non de la famille de Liechtenstein (qui compte aujourd’hui une centaine de membres), mais de la collection, rédigés d’une écriture parfaitement calligraphiée par Joseph Anton Bauer à l’aube du XIXe siècle, documentent la constitution et les états de cet ensemble d’une grande opulence. Un ensemble qui a fluctué au fil des siècles et des événements historiques, des achats, des ventes et parfois des rachats de mêmes pièces.


«Liechtenstein. Les collections princières», Kunstmuseum, Berne, jusqu’au 19 mars. Ma 10h-21h, me-di 10-17h. www.kunstmuseumbern.ch