Otto Nebel est né le jour de Noël, en 1892, à Berlin. Mais c’est à Berne qu’il s’installe, dès 1933. Et c’est au Kunstmuseum de cette ville qu’il offre, en 1969, quatre ans avant sa mort, près de 200 œuvres. Autant dire que la rétrospective que lui consacre aujourd’hui ce musée est un hommage nécessaire à un artiste qui a vécu la moitié de sa vie dans ce pays mais que les Suisses connaissent trop peu. L’exposition offre ainsi l’occasion d’une rencontre avec un homme au parcours exceptionnel, plus aisée sans doute pour les germanophones, mais qui reste passionnante sans maîtriser l’allemand.

Otto Nebel était vraiment un homme de son temps, traversé par les drames de son époque et habité par les curiosités des avant-gardes. C’est la construction qui intéresse d’abord le jeune Otto. Après un simple stage de maçon, il se forme comme expert en bâtiment et sera chef de chantier pour l’extension de l’Université technique de Berlin-Charlottenburg. Il se forme aussi comme acteur au Lessing-Theater, mais au moment où il va monter sur scène, la guerre éclate. Ce métier de comédien, il l’exercera pourtant sous différentes formes au cours de sa vie, lecteur de poèmes ou acteur dans une troupe bernoise.

Pendant la Première Guerre mondiale, il connaîtra plusieurs fronts et finira la guerre prisonnier en Angleterre, pendant quatorze mois. Lors d’une permission, en 1916, il avait rencontré Herwarth Walden et les artistes de Der Sturm, revue d’art couplée à une galerie, qui depuis l’avant-guerre déjà servait de forum et de caisse de résonance au mouvement expressionniste. A son retour à Berlin, en 1919, il embrasse la vie d’artiste, habité par l’expérience traumatisante de la guerre. Dès 1920, il publie Zuginsfeld, diatribe poétique commencée pendant qu’il était prisonnier, qui utilise, pour mieux les dénoncer, ordres guerriers, slogans et autres citations d’un allemand tonitruant. L’exposition montre aussi les illustrations prévues pour l’ouvrage, caricatures à l’encre de Chine qui ne verront le jour qu’en 1930, hantées par la violence et le ridicule de la guerre et de l’armée, un peu à la manière des peintures d’un Otto Dix.

Une bonne part des œuvres de sa première exposition, au Musée Folkwang de Hagen en 1920, seront par la suite victimes de destruction, comme de nombreux autres travaux de jeunesse. L’exposition parvient tout de même à rendre compte de cette époque où les avant-gardes allemandes tentaient de vivre selon leurs idéaux malgré la crise économique et bientôt malgré les persécutions.

Parmi les travaux les plus spectaculaires de l’exposition, les Runen-Fahnen (des planches de runes, terme qui définit normalement les caractères des anciens alphabets germaniques), du poème Unfelg (1924-1925). La première planche donne à voir le texte dans une typographie créée par l’artiste. Otto Nebel y joue avec un nombre restreint de lettres, répétant et désarticulant le texte. Il attribue ensuite aux sonorités de chaque lettre une forme puis une couleur, les deux étant réunies dans la quatrième de ces planches qui, avec leurs 2,5 mètres de haut, incitent à une lecture, à une vision quasi corporelle. Il est intéressant de rapprocher ces premières tentatives de marier les images et les sons de la Série Proche-Orient, présentée à la fin de l’exposition, inspirée par une croisière qui mena l’artiste, en 1962, d’Istanbul à Mykonos en passant par Dubrovnik. Il voit dans les signes arabes qui lui apparaissent dans l’espace public comme une confirmation, une «bénédiction» écrit-il même, de sa peinture non figurative.

Comme, ajoute-t-il, la visite de Chartres a été à l’origine de ses peintures d’église. Une salle est consacrée à ses grandes peintures d’intérieurs de cathédrales, réalisées sur une longue période, de 1930 et 1954, et qui forment un corpus un peu à part. Même si elles font écho à tout un travail lié aux premières amours de Nebel pour l’architecture.

Le souci de l’artiste de rendre compte des paysages construits semble en effet inépuisable. L’Italie, qu’il visite dès le début des années 30, l’inspire particulièrement, et sa vision de Florence en 1932, donnée à son retour à Berlin, montre la ville sous un jour inédit, avec ses structures grises, nervurées de rose, se découpant sur un ciel d’un vert cru.

Son séjour de 1931 dans la Péninsule a aussi été l’occasion de réaliser un fabuleux Atlas des couleurs d’Italie dont on peut feuilleter un duplicata dans l’exposition. Chaque planche retranscrit l’atmosphère d’une région, d’un trajet, grâce à une série de rectangles de couleur plus ou moins gros. C’est toute une palette très subjective, née du moment vécu, merveilleuse d’attention, de détails, qui naît ici et qui nourrira l’œuvre pendant les décennies suivantes.

C’est peu après qu’Otto Nebel choisit de chercher refuge en Suisse, d’abord au bord du lac de Morat puis auprès de son ami Paul Klee à Berne. Mais sa vie helvétique ne sera pas facilitée par l’administration. Jusqu’à ce qu’il puisse obtenir la naturalisation, en 1952.

Otto Nebel, peintre et poète. Kunstmuseum de Berne. Ma 10-21h, me-di 10-17h, jusqu’au 24 février. www.kunstmusmeum.ch

Il montre Florence sous un jour inédit, avec ses structures grises, nervurées de rose, et un ciel d’un vert cru