Peinture

Le Kunstmuseum de Berne rend hommage à Max Gubler, le peintre oublié

Le site du Kunstmusem de Berne

Max Gubler, itinéraire d’un peintre renié

Exposition Le Kunstmuseum de Berne rend hommage au peintre

Controversées, les dernières toiles sont exposées

Max Gubler, comme son père, comme ses deux frères aînés, Ernst et Eduard, était peintre. Max est devenu le plus connu de la fratrie, l’un des artistes suisses les plus remarqués de l’après-guerre, du moins en Suisse alémanique. Mais, sous l’égide même de ses frères, entre autres, il a vu son œuvre tardif escamoté, renié. Son œuvre entière y a passé. Pourquoi? Le fin mot de cette énigme s’appelle la maladie psychique. L’internement. Le Musée des beaux-arts de Berne, aujourd’hui, offre une rétrospective complète, qui couvre non seulement la production officielle, plus de 2500 toiles, mais aussi les 375 peintures créées entre 1958 et 1961, en période de maladie, et que les proches ont placées sous séquestre parce qu’ils ne les jugeaient pas dignes de la réputation acquise. Or ce versant tardif n’est «que» l’aboutissement de l’œuvre.

Une œuvre comparable, dans ce tournant des années 1950, aux interventions du groupe CoBrA, ou à l’expressionnisme abstrait à la façon de Willem de Kooning, et qui à l’origine regardait plutôt vers Picasso, l’expressionnisme et le fauvisme. Max Gubler est ainsi l’exemple rare d’un artiste venu à «l’art brut» avec le back­ground d’une formation et d’une carrière picturales, à l’instar de Louis Soutter, plus vite marginalisé toutefois. Encore que dans le cas de Gubler on ne puisse parler d’art brut proprement dit. La maladie a dérivé de phases dépressives, et jusqu’au bout le peintre est resté totalement lucide quant à son art. D’ailleurs la période controversée est courte, deux à trois ans seulement. Mais suffisamment longue pour qu’aux yeux de la famille, puis du public et de la critique même, elle entache la renommée. Curieuse destinée que celle de cette œuvre que les proches, cherchant à la sauver, ont plongée dans un trop long oubli.

Pour illustrer la cohérence de sa démarche et son esprit de suite, ou de série, on notera que Max Gubler a choisi son épouse, Maria, pour unique modèle (hormis la mère, tranquille silhouette qui fait quelques apparitions), la représentant un nombre incalculable de fois, pour figurer des femmes, jeunes, moins jeunes, ou de jeunes garçons. D’abord une présence relativement discrète au sein de l’atelier, Maria acquiert des traits plus affirmés, un rôle dominant, voire dominateur. C’est elle qui, dans un bord de la toile, souvent en rouge, semble sortir du néant pour venir s’interposer entre le peintre et le spectateur. Elle qui, dans un double portrait de Femme et enfant, apparaît telle une sainte, ou une Vierge, parmi le heurt et la superposition de teintes multiples. Car la peinture de Max Gubler, dans les tonalités bleutées des jours d’hiver à la montagne, à l’aube de la carrière, ou d’un vert passé, lorsque le printemps survient, assimile de plus en plus de tons chauds, une transparence presque acide.

Dans un étonnant portrait de 1959, moment où la maladie accélère l’évolution du style, la silhouette de Maria Gubler éclate littéralement pour mieux se reformer, porteuse de ce visage triangulaire lui-même constitué de lignes et d’angles, et de couleurs incroyables, où sont sertis les yeux qui guettent, implacables. Sans renier les genres traditionnels, le paysage, dont le réalisme tend rapidement à l’expressivité, et aux déformations subtiles de la Nouvelle Objectivité, avant de se décomposer lui aussi et de scintiller dans la nuit, la nature morte, mais vraiment morte, avec ces visions de poisson sur un plat, la gueule rieuse, ou ce faisan suspendu à l’envers, la figure humaine, isolée, ou en groupe, l’artiste, en parallèle aux courants du XXe siècle et d’abord inspiré par Cézanne, brusque sa propre évolution, se rapproche de l’abstraction, de l’art informel, fait exploser ses repères. Ceci en toute conscience, comme tiennent à le rappeler les commissaires d’exposition.

Quel parcours, depuis cette chambre paysanne où l’artiste situe la déploration d’une jeune défunte, telle une scène de théâtre où les personnages expriment leur désarroi, leur chagrin, leur effroi, leur innocence pour les petits enfants au centre du tableau, jusqu’à cette petite Abstraction de 1959! Alors que ses frères en sont restés à des tableaux certes magnifiques dans la veine de la Neue Sachlichkeit ou Nouvelle Objectivité, caractérisés par une précision malsaine et un certain maniérisme, Max Gubler a anticipé ses débordements futurs, il a ouvert, écartelé son style. Reconnu, il a représenté la Suisse à la Biennale de Venise. Mais l’orientation ultime de sa peinture est demeurée cachée. Jusqu’à cette rétrospective bernoise, très complète, où les peintures de la dernière période, loin de désavouer l’œuvre antérieure, la paraphent magistralement.

A la suite du décès de son épouse, au début des années 1960, Max Gubler a définitivement posé ses pinceaux. Il est mort en 1973, à l’âge de 75 ans, à la clinique psychiatrique universitaire du Burghölzli, lieu qu’il avait représenté à plusieurs reprises dans ses premiers paysages.

Max Gubler. Toute une vie. Kunstmuseum (Hodlerstrasse 8-12, Berne, tél. 031 328 09 44). Ma 10h-21h, me-di 10h-17h. Jusqu’au 2 août.

Maria acquiert des traits plus affirmés, un rôle dominant, voire dominateur

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