Les années 1910-1913 sont décidément une date clé pour l'histoire de l'art moderne. C'est le moment où différents artistes ont radicalement transformé leur manière de peindre, en passant, chacun de son côté, à l'abstraction. On connaît moins bien le parcours du Tchèque Frantisek Kupka que celui de Kandinsky, par exemple. Pourtant, sa peinture magnifique précéderait, mais ce n'est pas le plus important, celle de Mondrian ou de Malevitch sur le chemin de l'abstraction pure. Surtout, ses compositions, jusqu'à la dernière année de sa vie, témoignent d'un constant renouvellement de la recherche et de l'inspiration.

Exposition hors les murs du Centre Pompidou de Paris, qui présente ici sa collection Kupka, la plus importante du monde, la manifestation fait étape à l'Hermitage à Lausanne, après Vaduz et avant Strasbourg, Montpellier et Münster. Les étapes de l'évolution du peintre sont représentées au moyen d'une centaine de peintures, pastels, dessins et gravures, parfaitement mis en scène en suivant la chronologie. On découvre ainsi successivement des huiles figuratives – du Portrait de Mme Kupka de 1905, de facture impressionniste, à L'Eau de 1906-1909, où les mouvements concentriques et le jeu des reflets annoncent un goût pour la forme variable, expressive en soi, et pour les taches colorées – et les différents stades de l'abstraction, jusqu'à la géométrie austère finale.

La Gamme jaune de 1907, œuvre fauve qui insiste sur une couleur pour en explorer les effets psychologiques sur le spectateur, est un portrait, peut-être un portrait de Baudelaire: la teinte lilas des grands yeux cerclés de noir figure le pouvoir visionnaire de l'œuvre que l'homme est en train de lire ou de concevoir. Né en 1871 en Bohême, Frantisek Kupka a été apprenti sellier, peintre d'enseignes, broyeur de couleurs et médium, avant de fréquenter l'Académie des beaux-arts de Prague, puis celle de Vienne. Arrivé à Paris en 1896, l'artiste s'installe à Montmartre non loin de son compatriote Alfons Mucha. Il gagne sa vie en réalisant des affiches et des dessins humoristiques, et des illustrations pour la revue anarchiste L'Assiette au beurre.

En 1906 il épouse Eugénie Straub, déjà mère d'une fillette, Andrée, et la famille s'installe à Puteaux, dans la banlieue parisienne, dans le voisinage de Jacques Villon. Là se tiendront les réunions du groupe de Puteaux, autour de Jacques Villon et de Raymond Duchamp-Villon. En 1910-1911, Kupka s'essaie à traduire le mouvement dans la peinture, précédant la manière des futuristes italiens: deux pastels montrant une Femme cueillant des fleurs documentent cette étape de démultiplication d'une séquence, d'un geste. Désormais, le peintre s'engage dans la non-figuration et expose régulièrement. Deux toiles abstraites, variations autour du titre Amorpha, font scandale au Salon d'automne en 1912.

Les bouleversements de la peinture de Kupka ne s'arrêtent pas là. L'ensemble présenté à Lausanne se caractérise par sa constante beauté d'une part, par sa diversité, d'autre part, qui s'inscrit toujours dans une sorte de logique, assurée par la cohérence de la démarche. Celle-ci vise une «réalité autre» et pour l'atteindre toutes les méthodes, toutes les formes sont bonnes. Qu'il s'agisse de Plans par couleurs, qui anticipent l'espace-plan de la peinture moderne, ou de variations sur les Disques de Newton, proches de l'art de Delaunay, ou encore d'œuvres d'inspiration organique, au début des années 1920, qui évoquent les tableaux ultérieurs de l'Américaine Georgia O'Keeffe.

Une toile de 1912, déjà, annonce la manière plus strictement géométrique de la fin de la vie; il s'agit de Plans verticaux I, la première peinture acquise par l'Etat français en 1936. Les années 1930 sont marquées par un intérêt pour le machinisme et pour les rythmes syncopés du jazz: les titres des œuvres sont significatifs: L'acier travaille, Jazz-hot, Rythme heurté. Puis Kupka en revient à un art plus médité, plus statique et extrêmement minimal, comme la composition orthogonale intitulée Trois bleus et trois rouges, datée de l'année de la mort du peintre, survenue en 1957. Des gravures et des dessins en noir et blanc, telles les Quatre histoires en blanc et noir gravées (1926), série de xylographies abstraites, ou les gouaches très sobres intitulées Abstraction (1930-1933), semblent la traduction «écrite» de cette évolution picturale.

Frantisek Kupka. La collection du Centre Pompidou, Musée national d'art moderne. Fondation de l'Hermitage (rte du Signal 2, Lausanne, tél. 021/312 50 13). Ma-di 10h-18h (je 21h). Jusqu'au 12 octobre.