Il avait un regard d’aigle. Concentré, intense et clair. Les yeux en amande de Kurt Mazur se sont fermés. Le chef allemand s’est éteint samedi dans sa maison de Greenwich. Il avait 88 ans. En annonçant en octobre 2012 sa maladie de Parkinson, après une chute en plein concert de l’Orchestre national de France six mois plus tôt, Kurt Masur avait alors déclaré au monde que sa carrière touchait à sa fin. La faucheuse a attendu trois ans pour frapper.

L’autorité et la rigueur du directeur musical contrastaient avec l’humanité qui émanait de sa présence. Le poids de ses mots et la pratique d’un art qu’il vivait en relation au monde impressionnaient. Le dernier des grands chefs de tradition germanique laisse derrière lui une béance. Avec lui disparaît une forme d’éthique musicale héritée de l’Histoire, de l’artisanat et de l’amour des autres.

C’est dans la ville de Brieg en Basse Silésie (Pologne aujourd’hui), que Kurt Masur naît en 1927. Il doit renoncer tôt au piano et à l’orgue à cause d’une défaillance de tendon de la main droite. A à 17 ans, c’est l’arrêt sur image. Mobilisé dans l’armée hitlérienne, il échappe de justesse à la mort. Seulement 27 des 130 des soldats de sa compagnie survivent.

Au sortir de la guerre, il travaille à Lepzig la direction d’orchestre et la composition. Après la répétition d’orchestre et la direction dans de petits opéras, sa première responsabilité importante se dessine au Komische Oper de Berlin en 1960. Dans le domaine symphonique, il se lie à l’Orchestre philharmonique de Dresde (1955-58, puis 1967-72), et la consécration arrive en 1970 avec le prestigieux orchestre du Gewandhaus de Leipzig.

Kurt Masur y entame une relation de 27 ans. Un visa lui étant accordé, il va diriger sous d’autres cieux, mais reste attaché à sa ville. Bien que non adhérent, le chef gère habilement ses relations avec le régime communiste. Il obtient l’autorisation de construire une nouvelle salle de concert qu’il supervise jusqu’à l’inauguration en 1981. Là, Kurt Masur ouvre la scène aux débats et participe à la grande transition démocratique. Personnalité éminente, très actif dans la réunification de son pays et très sollicité par les grands du pouvoir, le chef refuse d’entrer dans la danse politique. Le monde l’attend ailleurs…

Aux Etats-Unis, notamment, où le Philharmonique de New York le nomme. Il y reste de 1991 à 2002. En 1996, Kurt Masur démissionne du Gewandhaus hérité de Bach et Mendelssohn. Il en claque la porte suite à des incompatibilités avec le nouveau pouvoir en place. Après un passage au London Philharmonic (2000-2007), il rejoint l’Orchestre National de France en 2002. Les débuts sont difficiles. Mais après que Kurt Masur ait remis de l’ordre et de l’autorité dans les pupitres, le respect, l’admiration et l’affection s’installent. Quand il part en 2008, il est désigné directeur musical honoraire.

Sa direction mesurée et efficace, son intelligence affûtée, son envergure morale, sa culture, sa stature de géant et son caractère entier mais attentionné ont porté haut les musiciens qui ont joué sous sa direction, sans baguette et souvent par cœur. Ses interprétations de Beethoven (2 intégrales), Brahms, Bruckner, Schumann et Mendelssohn font autorité. Mais l’homme blessé, touchait aussi beaucoup. Père de cinq enfants, Kurt Masur s’était difficilement relevé du décès de sa seconde épouse dans un accident de voiture qu’il avait provoqué. Des fragilités et des forces qui ont fait de ce colosse aux pieds d’argile, un interprète apprécié pour sa poigne comme pour sa bonté.