Architecture

A Kyoto, vieille maison cherche occupation

Pour garder plus longtemps les touristes dans l’ancienne capitale et préserver un patrimoine menacé, les autorités japonaises misent sur l’architecture traditionnelle

Voir les temples de Kyoto et puis partir. C’est ce que font beaucoup de touristes au Japon, sélectionnant les points de chute pour leur singularité. L’exubérance technologique et vestimentaire de Tokyo contre les jardins zen de l’ancienne capitale. Le gouvernement aimerait changer la donne, ou plutôt l’enrichir. Kyoto compte quelque 1600 temples bouddhistes et 400 shinto, mais vingt fois plus de maisons à l’architecture traditionnelle, les machiya. Un trésor que les autorités aimeraient exploiter. Fin janvier, elles ont testé un programme touristique sur cette thématique; Le Temps faisait partie des cobayes.

«Nous aimerions inciter les touristes à rester plus longtemps à Kyoto, ou à y revenir», indique Chiemi Kaneko, organisatrice du circuit. «Les machiya sont liées à l’art de vivre de notre ville, avec leur jardin intérieur, leurs cloisons de papier, leur pièce pour la cérémonie du thé… Leur potentiel est énorme mais chaque année, près de 1000 sont recouvertes ou détruites sur les 48 000 que dénombre la région. Nous devons absolument préserver et restaurer ce patrimoine», argue Takayoshi Sekioka, directeur de l’Office pour la promotion et la rénovation de la ville.

Shoki, chasseur de démons

Les «maisons des bourgs» ont émergé dans le Japon du XIIe siècle. Incendies, tremblements de terre et surtout Deuxième Guerre mondiale ont eu raison de leur structure en bois un peu partout dans l’Archipel. Excepté à Kyoto, où beaucoup datent de l’ère Meiji. Joliment alignées dans le quartier des geishas ou coincées entre deux buildings, elles sont surnommées les «chambres à coucher des anguilles» en raison de leur forme longue et étroite.

Leur structure est toujours identique: entrée directement sur la rue, cuisine étriquée en enfilade, pièce surélevée à gauche, réservée à la réception des hôtes ou au commerce, jardin au fond, garni d’une fontaine. Au dessus les chambres, parfois munies d’une alcôve abritant les idoles. Un puits directement relié à l’immense nappe phréatique de la ville apporte l’eau. Les fenêtres et les cloisons, traditionnellement faites de papier, sont aujourd’hui renforcées avec du verre. Sur le toit, une statue de Shoki préserve des démons. Pas de la mélancolie.

Miss Sugimoto, descendante d’une dynastie de fabricants de kimonos, vit dans une gigantesque maison construite en 1870. Elle promène les touristes d’une pièce à l’autre avec la hantise de voir abîmer un papier peint ou salir un tatami. Emmitouflée dans un épais gilet – le papier des carreaux est percé depuis longtemps –, elle rêve des appartements situés dans le building qui jouxte sa demeure protégée. L’hiver, les machiya sont polaires. Dans sa «Chronique japonaise» du 24 février 1964, Nicolas Bouvier relevait déjà: «Nous sommes assis en tailleur au centre d’une pièce glaciale autour d’un brasero où un peu de thé amer infuse sur trois tisons.» En sus, les escaliers sont étroits et les salles de bains inexistantes ou reléguées au fond de la cour.

Retour de la tradition

Consciente des exigences actuelles, la société Hachise s’est fait une spécialité dans la rénovation des maisons des bourgs. En quelques mois et pour un peu moins de 150 000 francs de travaux, elle transforme une vieille bicoque inconfortable en une habitation ultramoderne et ultrachic, empochant au passage un bénéfice d’environ 10% du prix de vente. Achetée 20 millions de yens, une machiya de taille lambda se revendra autour des 48 millions. Beaucoup sont acquises par des Tokyoïtes soucieux de quitter la capitale et ses émanations nucléaires, de plus en plus sont louées aux touristes. La majorité est transformée en restaurants. Les autorités locales songent encore à y installer des étudiants étrangers et des activités culturelles. Un fonds de soutien à ces transformations, créé par la ville en 2005, finance les travaux pour moitié, pour un montant maximal de 5 millions de yens (42 500,00 francs environ).

«Pour la génération de mes parents, l’idéal était de quitter le centre-ville pour vivre dans un appartement moderne en périphérie. Les machiya étaient apparentées à la vie de nos grands-parents, note Chiemi Kaneko, 50 ans. Aujourd’hui, acheter une machiya est devenu tendance, il y a un retour à la «japanité». La nostalgie et la culture traditionnelle sont à la mode.» D’autant que les bâtisses s’inscrivent parfaitement dans l’inclination au développement durable, à l’utilisation de matériaux naturels et de techniques anciennes. Et qu’elles résistent mieux aux séismes que les habitats modernes.

L’association WAK (Women Association of Kyoto) a parfaitement saisi ces enjeux. Elle propose aux touristes et aux Japonais avides de redécouvrir leur culture des expériences traditionnelles dans ses deux machiya du centre de Kyoto. Au programme: cérémonie du thé, transformation en geisha, cours de japonais, ateliers sushis ou origami. Cameron Diaz, Julia Roberts, Nicholas Cage et Leonardo DiCaprio ont apprécié, énumère fièrement Michi Ogawa, qui a fondé l’organisation il y a vingt ans afin d’offrir une activité aux femmes de son pays. «Le tout n’est pas seulement de porter un kimono ou d’assister à une cérémonie du thé, nous voulons vraiment transmettre notre culture et l’expliquer», précise la petite dame, sourire doux et tenue ancestrale. Pour se frotter aux coutumes du pays, le touriste pourra fréquenter encore des machiya-fabriques de saké, des machiya servant des okonomiyaki – les galettes locales – ou des machiya abritant des ateliers d’artisans.

Le feu, l’ennemi

La région de Miyama, à une heure trente de Kyoto en bus, est l’autre cible des autorités en matière de tourisme architectural. La zone, protégée depuis vingt-deux ans, compte une centaine de maisons traditionnelles. Largement plus imposantes que les machiya, elles marient des parois de bois avec un toit de pampas séchées, qu’il faut renouveler tous les quarts de siècle. Les jeunes ont quitté cette région agricole depuis longtemps, laissant les vieux dans leurs chaumières. Quelques-uns accueillent des étrangers pour la nuit. Comme à Kyoto, chaque logement comporte une chambre d’amis, dont la grandeur se calcule en nombre de tatamis. Les hôtes ont ajouté des salles de bains à leur logis mais cuisinent encore sur un brasier allumé dans le sable. Les incendies sont le plus grand ennemi des vieilles bâtisses. A Kyoto, un seau rouge, rempli de glace lors de notre visite, attend la catastrophe devant les maisonnées. Dans le petit village de Kita, chacune des 38 demeures inscrites au patrimoine local est visée en permanence par un canon à eau.

En cette fin janvier, les montagnes alentour sont recouvertes de neige et cela réjouit les voyageurs thaïlandais ou indonésiens de passage. Le village, situé seulement à 300 mètres d’altitude, a des airs d’éternité qu’un habitant d’Evolène ne renierait pas. Misant sur l’écotourisme, les acteurs locaux ont compris qu’un trop grand développement des infrastructures tuerait leur authenticité. Les hébergements se comptent sur les doigts des deux mains. Reiko Takezawa, 80 ans bien tassés, a été approchée pour ouvrir son foyer aux touristes. Elle s’essaie avec notre groupe. Sa maison, construite il y a deux siècles, est entourée de bois destinés au charbon. Il faut voir la vieille dame s’enfiler à quatre pattes dans le grand four pour veiller à la cuisson. Sur son visage, les rides racontent une vie pleine, les yeux pétillants et le sourire une liberté que seuls s’accordent les aïeuls dans ce pays compassé. Reiko Takezawa montre ses arbres, le barrage qu’a construit le gouvernement derrière sa maison, les trois fours de sa cuisine destinés à cuire les aliments pour les humains et ceux pour les chevaux. Elle pose avec légèreté. Une maison – même vieille de 200 ans – est peu de chose sans une âme pour l’animer.


La maison-piège du samouraï

Nijo Jinya a été bâtie en 1670 par un riche négociant en riz. 28 pièces, 12 puits creusés depuis les cuisines et les jardins, une foule de cachettes et de chausse-trappes. La résidence Ogawa, à Kyoto, également nommée Nijo Jinya, a de quoi fasciner les esprits les moins imaginatifs. Construite au XVIIe siècle par un marchand de riz fortuné, la demeure étale ses tatamis à deux pas du château de Nijo. Très vite, elle a servi d’auberge aux féodaux de passage. Hôtes de marque, ces samouraïs devaient bénéficier d’une protection rapprochée. Une pièce cachée donne sur un salon du rez-de-chaussée, permettant surveillance et intervention ultrarapide. Une autre, dissimulée dans un vestibule, permet au garde du corps de déceler un intrus avant qu’il ne pénètre dans la chambre de son maître. Un escalier recouvert d’une trappe offre un point de fuite si nécessaire. Un autre est bâti de telle sorte qu’il se transforme en piège pour faire chuter les opportuns. Les couloirs sont suffisamment étroits pour empêcher la dégaine des épées.

Au-delà de la beauté des lieux et de la structure représentative des maisons traditionnelles – pièces allouées à la cérémonie du thé, alcôves, jardins magnifiques d’ordre et de précision dessinés par Kobori Enshu, cloisons de papier… – Nijo Jinya offre une balade dans le passé des samouraïs et des ninjas. Deux bémols: les photographies sont interdites et les guides ne parlent que japonais.

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