C’est amusant de l’avoir au bout du fil: elle part d’un grand éclat de rire! «Vous viendrez au concert à Verbier?» Il y a sept heures de décalage, Kyung Wha Chung est chez elle, à Séoul. Ce fut la grande star du violon asiatique dans les années 70 et 80. Sa manière altière, ces longues phrases au vibrato crâne et scintillant reflètent une école du violon en voie de perdition. A 68 ans, elle poursuit une carrière qu’elle a cru devoir enterrer en 2005, à la suite d’une blessure au doigt.

On le sent, Kyung Wha Chung n’a pas une petite idée d’elle-même. Mais elle n’a pas la grosse tête non plus, ayant su tourner à son avantage cet incident touchant l’index de sa main gauche. «Je pensais que j’allais me retirer définitivement de la scène.» Oui, c’est bien ça: Kyung Wha Chung s’était résolue à mettre un point final à sa carrière. «C’était à l’été 2005. J’étais supposée jouer le «Concerto» de Brahms avec Gergiev.» Pendant la répétition, son index, subitement, ne répond plus normalement. «Je suis allée voir le docteur dans l’après-midi, il m’a fait une injection à la cortisone – trop de cortisone, ce qui a encore affaibli l’articulation. Le soir, il a fallu annoncer au public que le concert devait être annulé. Ça, je peux vous dire, c’est très difficile, parce que vous avez toutes ces personnes venues pour vous écouter.»

Pendant cinq ans, la star du violon disparaît du circuit international. Elle se reconvertit à l’enseignement à la Juilliard School de New York, apprend à transmettre son héritage davantage par la parole que par l’exemple. «Je ne pouvais jouer que des choses très simples, mais pas vraiment jouer avec la main gauche.» Elle se met à étudier de tête des partitions; le pouvoir de l’imagination supplée à l’absence de l’instrument. «Je pouvais jouer toute la «Fugue en la mineur» de Bach de la première à la dernière note sans avoir le violon en mains. C’est un avantage énorme! C’est le cadeau que j’ai reçu en échange de cette expérience.»

Cette belle revanche sur le destin témoigne d’une volonté de fer. Née à Séoul dans une famille de sept enfants, Kyung Wha Chung a été élevée dans l’émulation et le goût de la réussite. Frères et sœurs ont aussi une graine de star. Myung Whun Chung deviendra un pianiste et chef d’orchestre célèbre; sa sœur aînée violoncelliste, Myung Wha Chung, a complété le fameux Trio Chung. «Mes parents nous ont donné une éducation complète, y compris musicale.» A 3 ou 4 ans, la petite se met à jouer du piano, mais son cœur bat pour le violon, qu’elle commence à 6 ans. «Ce fut une fusion immédiate. Avec cet instrument, je pouvais chanter, déployer une mélodie, alors que je ne pouvais même pas atteindre le clavier de mes deux mains!»

Le corps à corps avec l’instrument, la persévérance, l’envie de briller l’amènent à jouer à 9 ans déjà le «Concerto» de Mendelssohn avec l’Orchestre philharmonique de Séoul. Parce qu’elle a soif d’horizons plus larges et que ses parents ont conscience de ses dons, elle va partir accompagnée de tout le clan familial en 1961 aux USA. Elle a 13 ans lorsqu’elle entre dans la classe d’Ivan Galamian, à la Juilliard School de New York. Outre la barrière de la langue, le sentiment d’être un peu en retard sur les autres; elle doit tenir tête face à d’autres prodiges du violon, dont Itzhak Perlman et Pinchas Zukerman. «Rétrospectivement, je pense que je devais être une enfant prodige, mais ce n’est pas comme ça que je me voyais.» Une émulation féroce qu’elle surmonte par des heures de travail.

Galamian synthétise les aspects techniques de l’école russe et l’école française. «Sa pédagogie était orientée autour de la discipline technique, mais il n’affectait pas la personnalité de l’élève. Comme vous le voyez, je ne joue pas comme Itzhak [Perlman] ou comme Zukerman.» En 1967, elle remporte le Concours Edgar Leventritt ex aequo avec Zukerman – le jury présidé par le grand Isaac Stern ne parvenant pas à départager les deux finalistes. La percée viendra en 1970. Elle a 22 ans. Appelée à remplacer au pied levé Itzhak Perlman dans le «Concerto» de Tchaïkovski à Londres (avec André Previn et le London Symphony Orchestra), elle fait sensation. Jouant les yeux mi-clos, impressionnante de concentration, elle est magnétique. S’ensuit une signature de contrat chez Decca (elle fera aussi des disques pour EMI). Et la légende s’enflamme, avec une carrière planétaire fondée sur le grand répertoire romantique, Brahms, Tchaïkovski, Sibelius, y compris le «2e Concerto» de Bartók dont elle livre des performances éblouissantes.

Son come-back à la scène, dès 2010, était parfaitement imprévu. Et la voici qui vient d’enregistrer les six «Sonates et Partitas pour violon seul» de Bach, alors qu’elle n’avait plus mis les pieds dans un studio d’enregistrement depuis quinze ans! «Je n’avais même pas rêvé de pouvoir faire une chose pareille! Ce projet Bach m’a pris cinq ans.» Une tournée à Tokyo, au Carnegie Hall de New York, en Chine (douze concerts!) à l’automne, accompagnera la sortie de l’intégrale Bach chez Warner. Pas sûr que son style d’interprétation reflète les acquis en matière de musique ancienne de ces dernières années, mais le défi est surhumain. «Ecoute, darling, je crois que j’ai battu un record dans les Guinness World Records. Jouer à mon âge les «6 Sonates et Partitas» de Bach sans partition, avec toutes les reprises, c’est merveilleux! Et quand je termine avec la «Gigue en mi majeur», c’est comme du champagne!»


A voir: Kyung Wha Chung avec Charles Dutoit et le Verbier Festival Orchestra, ce soir à 19h. Récital Fauré, Franck et Prokofiev avec Kevin Kenner, di 24 juillet à 11h. www.verbierfestival.com


Bio express

1948 Naissance à Séoul

1961 Entre dans la classe d’Ivan Galamian à la Juilliard School de New York auprès duquel elle étudiera sept ans

1970 Remplace au pied levé Itzhak Perlman dans le «Concerto» de Tchaïkovski à Londres. Début d’une carrière planétaire

2005 Est contrainte d’annuler ses concerts à cause d'une inflammation de l’index de la main gauche

2010 Reprend sa carrière avec le «Concerto» de Brahms joué à Séoul

2014 Come-back londonien avec un récital au Royal Festival Hall