Près de quatre-vingts peintures et objets de l'artiste grisonne Beatrix Sitter-Liver occupent avec une tenue exemplaire l'abbatiale de Bellelay. Conçues indépendamment du lieu, hormis, sans doute, La Croix du Sud, cette grande table en T où reposent des étoiles et dont le verre protecteur reflète l'environnement, les œuvres s'intègrent merveilleusement bien au lieu.

Le carton d'invitation à l'exposition reflète cette adéquation: une arabesque de plâtre se profile, ton sur ton, contre les stucs du plafond élevé (18 m de hauteur) de l'abbatiale. Or, si la photographie due à l'artiste donne l'impression que cette pièce est monumentale, elle mesure en réalité moins d'un mètre. Mimant quelque boyau ou intestin, ou encore la trajectoire capricieuse d'un oiseau, cette sculpture de plâtre montre que selon Beatrix Sitter-Liver «tout se tient». L'art respecte, à sa manière, les données scientifiques, le pinceau reproduit la voie lactée, le microcosme et le macrocosme, ou l'espace et le temps, se rejoignent.

Un oiseau volette sous le plafond, ciel en minuscule. Et justement, cette église de style baroque a servi, après le départ des moines chassés par la Révolution française, de grange puis d'étable. La voici dédiée à l'art. Beatrix Sitter-Liver a disposé une autre table dans le chœur. Au lieu du couvert mis pour la Cène, des objets sont disposés; pêle-mêle, quelques coloquintes, des galets, de menues sculptures de bois, de terre, de cire, moulages plus ou moins fidèles des vertèbres ou du cerveau, nœuds gordiens… Le tout hésitant entre la sensualité et le rêve éthéré.

En considérant les peintures et dessins de Beatrix Sitter-Liver, huiles, encres, aquarelles, on pense à plusieurs peintres de notre modernité n'ayant a priori que peu d'affinités entre eux: Pollock pour les giclures et le remplissage all over de la surface du tableau, Georgia O'Keeffe pour les connotations botaniques et organiques des formes peintes, et la subtilité des dégradés, Magritte pour la légèreté nuageuse des compositions. On pense aussi à la tradition alémanique du dessin poétique inaugurée par Ilse Weber.

Une série de grandes peintures prennent pour modèle, mi-rêvé, le firmament. Gouttes de lumière, les étoiles répondent aux lumières de la ville, résille de perles scintillant à perte de vue. Au fond, semble dire l'artiste, la géographie des lieux habités par les hommes, vue d'une certaine distance, n'est pas beaucoup plus laide que la géographie céleste. La volonté, la créativité humaines ne sont-elles point un avatar de l'intelligence divine? Le paysage semble confirmer cette pensée: pâturages habités de petits chevaux, où la main de l'homme n'a semé que quelques barrières, quelques maisons et routes. Le malheur s'est réfugié dans la clinique qu'abrite le restant des bâtiments. Les œuvres de Beatrix Sitter-Liver n'excluent pas la tristesse.

Construite au début du XVIIIe siècle, l'abbatiale a été dépouillée de son mobilier lors de la Révolution: stalles brûlées, maître-autel vendu, orgues transférées à La Chaux-de-Fonds. Restent les stucs et les peintures, demeure une coque fragile et pure, dont les rondeurs baroques épousent l'espace ascendant; le mouvement de cette architecture correspond à la devise de l'alouette: toujours en haut.

Beatrix Sitter-Liver. Abbatiale de Bellelay. Tous les jours 10 h-12 h et 14 h-18 h. Jusqu'au 5 septembre.