Musique

Avec le label Microcultures, l'auditeur devient producteur

Demander au public d’acheter des disques avant même qu’ils n’existent, à l’époque du streaming, de YouTube et du téléchargement illégal? Microcultures a osé le faire, pour un résultat bluffant

On a pris la toute première gifle en 2014 avec «The Water Between Us», l’album d’Oddfellow’s Casino: une voix à la fois spatiale et aquatique, et le souffle de chaque composition qui vient frapper comme une queue de comète incontrôlable. Un an plus tard, ce fut le retour inespéré de The Apartments, groupe mythique australien, avec son cortège de tragédies intimes et de mélodies à perforer toutes les âmes, même les plus froides (le parfait «No Song, No Spell, No Madrigal»). Et au printemps dernier, le réveil de John Cunningham, né à Liverpool et qui ne pourra jamais le nier tant ses chansons brandissent fièrement l’étendard des Beatles.

Trois albums passés inaperçus pour le grand public, mais qu’on peut qualifier sans rire de chefs-d’œuvre de la pop contemporaine. Et qui n’auraient sans doute jamais vu le jour sans l’abnégation de Jean-Charles Dufeu, le fondateur de Microcultures. Une société et un site de financement participatif, de «crowdfunding» comme on dit dans les milieux bilingues (microcultures.fr). Le principe est simple: il s’agit pour l’internaute/auditeur d’acheter un produit avant qu’il n’existe, pour mieux financer sa réalisation.

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Jouer les défricheurs

On rencontre Jean-Charles Dufeu pour essayer de comprendre pourquoi il s’est lancé dans un projet quasi anachronique à l’heure du streaming et du piratage, puisqu’on peut aujourd’hui tout trouver gratuitement sur le Web pour peu qu’on fouille au bon endroit et qu’on s’assoie sur ses principes. Il a les traits d’un Jacques Gamblin jeune. Il est passionné, ouvre des tas de parenthèses sans jamais les refermer, il est sec comme s’il s’était dépouillé de tout. Sauf de ses rêves, puisque après quelques stages et piges dans le milieu musical, il a acquis la certitude qu’il avait un rôle à jouer dans cette affaire.

«Je voulais jouer les défricheurs, certes, mais ça, on est nombreux à le faire. Mais j’avais surtout envie de réaliser concrètement des projets qui n’avaient aucune chance de voir le jour si je ne m’en occupais pas.» Il commence par distribuer Soltero, un artiste américain inconnu, pour un succès de prestige. L’album se vend, un peu, et il prend une piqûre qui n’aura pas besoin de rappel: «Ça m’a grisé de le rendre accessible à des auditeurs. J’ai senti que ça valait le coup, que je n’avais pas fait ça pour rien. Ça a été la petite graine de Microcultures», lâche-t-il dans un jeu de mots presque involontaire.

Un plaisir proche du mécénat, cependant, puisque le retour sur investissement s’avère complètement nul. Il restait un modèle économique à créer, tout sauf une évidence. Pas de souci du côté des artistes, puisque les talents abondent un peu partout dans le monde en ce début de millénaire. Surtout, il fallait convaincre les gens d’investir dans quelque chose de virtuel. Et, miracle, ils sont plusieurs centaines à répondre favorablement aux sollicitations. Jean-Charles Dufeu a la métaphore agricole: «On propose une vente directe du producteur au consommateur, c’est bien dans l’air du temps. On élimine quelques intermédiaires, et on offre toujours un petit bonus, une dédicace ou quelque chose qu’on ne trouve pas dans les circuits classiques de distribution.»

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Pragmatisme et idéalisme

Il fallait avoir foi en l’humanité, quand même, pour imaginer que ça pouvait marcher: «Croire en l’être humain, oui, et je n’ai pas été déçu. On reçoit plein de messages de gens qui ont parfois payé dix fois le prix d’un produit, avec les bonus, et qui semblent dix fois plus contents et nous disent merci. C’est le petit plus émotionnel, c’est ce lien-là qu’on veut pérenniser.» Croire en la générosité et aux envies de découverte, donc. Ou alors il fallait ne pas savoir où aller, ce qui reste encore le meilleur moyen d’avancer: «J’ai fait Microcultures en tête brûlée, en grand naïf. J’ai eu la naïveté de croire qu’il suffisait d’écrire à Peter Milton Walsh (le chanteur des Apartments, ndlr) pour que ça marche; la naïveté de croire qu’on pouvait demander à 200 personnes de payer pour un disque avant sa réalisation. Mais sans cette naïveté-là, il n’y aurait pas eu ces disques.»

Une innocence qu’il a quand même fallu muscler au fil du temps. Récemment, une compagnie «major» est venue lui piquer un artiste avec qui il n’avait pas signé de contrat, se contentant d’une belle poignée de mains quelques mois plus tôt… Aujourd’hui, Microcultures emploie l’équivalent de trois plein-temps. Mais les bilans restent malgré tout souvent ric-rac. Prix de l’indépendance, et aussi d’une philosophie voulant mêler pragmatisme et idéalisme. «Je suis idéaliste, oui, j’ai envie de croire que ces œuvres-là peuvent changer des vies par leur beauté, et avoir un impact positif sur l’harmonie du monde.» C’est dit avec un petit sourire et une pointe de légèreté, mais la mission semble déjà accomplie.

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