Nicola Gardini est un transfuge italien qui a trouvé refuge outre-Manche, à la prestigieuse Université d’Oxford, d’où il distille son amour de la culture latine. Dans Les 10 mots latins qui racontent notre monde, il réussit avec brio à nous convaincre de l’absolue modernité du latin; une modernité nourrie de racines vivantes, qui puisent leur force dans l’infinie richesse du passé, et qui nous accompagne à chaque moment de notre vie.

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Quelle matière plus vivante que la langue, avec laquelle nous convivons en permanence? «Que l’on s’occupe de langue ou de matière, écrit l’universitaire, les questions de départ sont les mêmes: qui sommes-nous? Comment sommes-nous devenus ce que nous sommes? Quel est le sens de nos vies?» Et il n’hésite pas à river son clou: «N’importe quel savoir, y compris le plus technologique, ne regarde et ne peut que d’abord regarder en arrière.»

Peut-être le désarroi dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui vient-il de cette incapacité de nous retourner sur l’histoire qui nous a créés? «Le latin est la langue des langues qui seront. Nous sommes l’avenir du latin. Latin et actualité ne sont pas des termes antithétiques», affirme avec audace l’auteur. Une audace qu’il met à l’œuvre en commentant la vie de dix mots latins qui jettent une lumière bienfaitrice sur le monde moderne, sur nos vies, dix mots que l’on redécouvre par des voies de traverse.

Album de famille

Quatre d’entre eux – le signe, la valeur, la clarté, le souffle – suffisent à donner toute la mesure de l’héritage humaniste et à lui rendre le salut d’«une série infinie de mains qui se serrent». Signum (signe): «Mais qu’est-ce que le monde? Des signes, rien d’autre; des indices de quelque chose qui a été, qui sera, qui est en train d’advenir.» Virtus (courage, valeur, vertu): «Le propre de la vertu est de ne rien craindre, de mépriser toutes les choses humaines, de ne tenir pour insupportable aucune chose pouvant arriver à l’homme» (Cicéron, Des Devoirs). Claritas (célébrité, clarté): dans son Art poétique, Horace évoque en moins d’un vers ce que doit effectuer un lecteur ou un correcteur honnête et judicieux: «Exigera que l’on éclaire les passages obscurs…» Spiritus (souffle, esprit): «La raison n’est autre chose qu’une partie de l’esprit divin plongée dans un corps humain…» (Sénèque, Lettres à Lucilius).

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Mais c’est le mot Memoria (mémoire, souvenir) qui semble synthétiser à lui seul tous les autres mots «qui racontent notre monde». Lors d’une rencontre avec un informaticien à Oxford, Nicola Gardini lui avoue: «Mon travail doit vous paraître terriblement dépassé.» Et la réponse de ce Gepetto qui fabriquait des robots le laisse émerveillé: «Des personnes comme vous sont fondamentales. Que serait le monde s’il n’existait que les machines? Il faut des gens qui interprètent, qui rouvrent l’album de famille… sans mémoire, il n’y a pas de famille. Nous sommes tous seuls, désespérément.»

C’est à un voyage plein de fantaisie et de joyeuse érudition que nous convie l’auteur, qui nous initie à une lecture du monde, à travers le prisme du latin. Il ne tient qu’à nous de redécouvrir son immanente présence.


Essai
Nicola Gardini
«Les 10 mots latins qui racontent notre monde»
Traduit de l’italien par François Livi
De Fallois, 248 pages