De l'espace; en l'occurrence les grandes salles du Kunstmuseum de Thoune. Mais comment conquérir cet espace avec du pictural? En associant la couleur et le geste impulsif. En créant l'illusion que le minimum de peinture habille le maximum de surface. Ce défi, Renée Levi l'a déjà relevé à plusieurs reprises dans des espaces publics. Et a séduit leurs publics.

A Bâle, où vit l'artiste - elle est née en 1960 à Istanbul -, le hall d'accueil de l'UBS (Freistrasse) est orné des méandres rouge fluo d'une ligne serpentine et labyrinthique qui anime tout un mur. A Lucerne, ce sont des entrelacs d'un vert jaune qui ornent le mur de fond de la salle du Grand Conseil et avivent ses débats. A Genève, au Cycle d'orientation de Montbrillant (derrière la gare Cornavin), ce sont des couleurs vives et fortes - avec une dominante de rouge vermillon chaleureux - que Renée Levi a choisies pour sols et murs, afin de réchauffer les tonalités naturelles des matériaux utilisés pour le bâtiment, béton, acier, verre. Sa collaboration artistique insuffle une dynamique positive à l'état des lieux. L'œuvre s'intitule, du reste finement, Le tapis volant.

Comme dans le cas des travaux de Daniel Buren, la juste simplicité des interventions de Renée Levi fait de ses dispositifs de vrais révélateurs d'espaces. Ainsi, dans les deux premières salles du Kunstmuseum de Thoune, elle a réassorti des panneaux qu'elle avait déjà utilisés lors d'autres expositions. Et c'est comme si leurs arabesques devenaient ici la réverbération et le complément des magnifiques géométries à lacis et à marqueteries des parquets de ces deux salles. Décors auxquels le visiteur n'est guère attentif autrement. Au même titre que, habituellement, il ne remarque pas les frises à motifs floraux et les cartouches d'allégories animales, au plafond de la salle à la cheminée. Mais les gestes denses, sismographiques que Renée Levi a déployés en six bandes horizontales et serrées dans Kemper (2004, Collection du Fonds national français d'art contemporain) - une toile de 760cm de large sur 280 de hauteur (en quatre parties) -, nouent un dialogue étonnant avec l'ornementation du lieu. D'autant plus surprenant que ce sont des écritures totalement différentes.

Renée Levi, pour inscrire ses formes sur ses fonds monochromes, recourt au spray, comme les tagueurs. Dont les travaux donnent l'impression de sortir du béton. L'artiste bâloise a tiré profit de cette technique qui offre de jouer à la fois de la franchise (vigueur du trait) et du flou (nuée de la vaporisation). Et si dans la véranda du musée, elle fait étalage (près de 80 travaux) de toutes les autres combinaisons de supports, matériaux, textures et structures, tracés, dessins auxquels elle a recouru, ce qu'elle démontre, c'est que la conjonction du vibrant et de l'affirmé est la meilleure pour déployer un effet maximum.

Dans la grande salle, elle a recherché cette association en couvrant une paroi de larges rubans autocollants. Et elle a obtenu son résultat, de différences de textures, en passant uniformément sur les murs et aussi sur les trouées des fenêtres et des portes. S'observent alors des nuances subtiles, entre surfaces tendues (le vide des trouées sur lequel passent les autocollants) et les étendues grumeleuses (donné par le grenu du mur). Mais la vraie finesse de l'affaire est que celui qui ne connaît pas les lieux ne réalise pas les dessous de celle-ci. Hormis qu'en se rendant dans la véranda, il découvre l'envers du décor et par conséquent l'astuce.

La vraie morale du propos, cependant, n'est pas de jouer sur des quiproquos visuels. Mais elle vise tout de même à ce que les spectateurs se laissent attraper, se laissent divertir par le regard. Un peu comme dans cette vidéo tournée par Renée Levi, où l'on lit sur le visage d'un enfant ses réactions à la visite d'un superdiscount. L'émerveillement de l'adulte, ici, serait de réaliser à quel point la peinture abstraite - langage généralement abscons - offre une satisfaction essentielle. Simplement, le démontre Renée Levi, parce que l'abstraction peut être décorative et que ce n'est pas une tare.

Renée Levi. Kunstmuseum Thun (Thunerhof, Hofstettenstrasse 14, tél. 033/225 84 20, http://www.kunstmuseumthun.ch). Ma-di 10-17h (me 21h). Jusqu'au 23 novembre.