Récit

L’absurdité de la guerre, vue par Zakhar Prilepine

L’activiste russe Zakhar Prilepine publie son «Journal d’Ukraine» alors que reparaît son premier roman, inspiré de son expérience militaire. Troublant

Quand la presse européenne parle de Zakhar Prilepine, le plus souvent, ce n’est pas à la rubrique littéraire. En février dernier, l’écrivain annonçait avoir formé son propre bataillon de volontaires pour venir en aide auxrebelles pro-russes à l’est de l’Ukraine. «Je me bats pour qu’on me la rende, la Russie. On me l’a prise», c’est le leitmotiv de son «Journal d’Ukraine» qui vient de paraître.

Lire aussi: Un écrivain russe prend les armes contre l’Ukraine

En 2014 et 2015, Prilepine a parcouru le Donbass, publiant au fur et à mesure des chroniques dans lesquelles il exerce son ironie et exprime sa colère. Pour lui, les sources du conflit remontent très loin dans le temps, dans la tension entre le désir de l’intelligentsia russe d’être reconnue par l’Europe et le mépris où la tient
celle-ci. «Quoi qu’il arrive, la Russie est coupable. Partout et toujours. Amen», écrit-il.

Document

Le «Journal d’Ukraine» est un document intéressant, polémique au sens propre, difficile à lire aussi pour qui connaît mal la situation en Ukraine. De nombreuses et indispensables notes en alourdissent la lecture. Les critiques de Prilepine s’adressent à tous les camps, aux libéraux russes, aux intellectuels prêts à intérioriser les reproches de l’Occident, au gouvernement ukrainien. Il aime à se situer dans un héritage prestigieux: «Je suis plus préoccupé par ce que penseraient de moi Tolstoï ou Dostoïevski, qui combattirent pour la Russie dans leur jeunesse, que par ce que disent mes courageux contemporains sur Twitter.»

Lire aussi:  Un aventurier du bonheur

Histoire personnelle

Cette virulence et cet activisme s’enracinent dans l’histoire personnelle de l’écrivain. Né en 1975, il a grandi pendant que l’Empire soviétique s’effondrait. Il a gardé un souvenir idyllique et peut-être idéalisé d’une enfance campagnarde. Il a vu ses parents – comme bien d’autres – sombrer dans la nouvelle Russie où ils ne trouvaient pas leur place. Il a milité au sein du Parti national-bolchévique de l’écrivain Limonov, aujourd’hui interdit.

Le désarroi des jeunes, en dehors des grandes villes, le chômage et la délinquance, l’alcoolisme et la déprime dans le pays profond, où rien n’avait remplacé l’ordre soviétique, il a su les rendre dans ses romans («Sankia», Actes Sud, 2009) et ses nouvelles («Des Chaussures remplies de vodka chaude», Actes Sud, 2011) qui manifestent le talent d’un écrivain remarquable. Si noirs soient ses livres, ils ne sont jamais cyniques. L’humour les en préserve et une empathie qui s’inscrit en effet dans la tradition russe.

Relire

En 2007, les Editions des Syrtes avaient fait connaître son premier roman, paru en Russie en 2005. «Pathologies» ressort aujourd’hui. Il vaut vraiment la peine de lire ou de relire ce récit, directement inspiré de l’expérience du conflit en Tchétchénie: Prilepine y a participé à deux reprises entre 1996 et 1999, pendant son service militaire, puis comme volontaire. «Pathologies» est un livre très fort sur la guerre, vue à hauteur de petit soldat, opaque, absurde, traumatisante, «pathologique». Dans sa préface de 2017, l’auteur la qualifie de «monstrueuse».

Lire aussi:  Entretien avec Zakhar Prilepine

On envoie des gamins affronter un ennemi déterminé à se battre jusqu’au bout, parfaitement intégré à la population. Invisible le jour, il se déchaîne la nuit, pose des mines partout, connaît le terrain. Les recrues ne savent pas pourquoi elles doivent se battre, sinon pour sauver leur peau, et doutent de la légitimité de leur présence. Ce sont de tout jeunes gens qui vont devoir «nettoyer» des appartements occupés par des civils, affronter leurs premiers morts, tuer eux-mêmes, voir tomber des camarades. Leur envie de vivre est décuplée par la menace omniprésente.

Troufion

Du côté de la vie, le récit montre la camaraderie, les surnoms, les disputes, les blagues, de troufion, les rituels de la vie militaire, l’importance des repas, d’une cigarette partagée, d’une bouteille de vodka supplémentaire après une expédition. Du côté de la mort, la peur constante que l’adrénaline du combat anesthésie parfois, la colère face à l’incurie des chefs, la fatigue profonde devant la ville hostile et dévastée.

Alter ego

Le narrateur de «Pathologies», Egor Tachevski, est un alter ego de l’auteur. Sa vie antérieure fait irruption par flash-back: il vient d’une petite ville, Sviatoï Spass. Il y a laissé sa vie d’étudiant, un amour de jeunesse, sensuel et joyeux, troublé par une autre «pathologie», une jalousie morbide, séquelle de son enfance d’orphelin. Abandonné par sa mère, il a vécu une enfance assez heureuse entre son père peintre et sa chienne chérie. Mais le père meurt quand il a 6 ans, il sera recueilli par le grand-père puis ce sera l’orphelinat. Ces retours vers le passé s’inscrivent très bien dans le récit de la guerre, tout comme la scène d’ouverture, étrange, onirique, qui renvoie à l’affrontement final, dans la nuit, la boue, l’eau et le sentiment d’abandon.

Dans ces premières pages troublantes, Egor s’acharne, au risque de sa vie, à sauver de la noyade un enfant de 3 ans qui le prend pour son père. Il est impossible de lire «Pathologies», ce livre de jeunesse plein de chagrin et de pitié, comme une apologie de la guerre.


Zakhar Prilepine, «Journal d’Ukraine», trad. du russe par Monique Slodzian, La Différence, 256 p.

Zakhar Prilepine, «Pathologies», trad. du russe par Joëlle Dublanchet, éditions des Syrtes, 292 p.

Publicité