Art contemporain

Le labyrinthe de cristal de Thomas Hirschorn

Les Suisses ont rarement été aussi présents dans l’événement majeur de l’art contemporain. Parmi eux, artiste attendu, Thomas Hirschhorn ne déçoit pas avec une installation d’une poésie provocante

C’est peu dire que la 54e Biennale d’art de Venise est à l’heure suisse. Son sponsor principal est un horloger helvétique, sa directrice artistique est la Suissesse Bice Curiger. Elle a réussi une exposition principale des plus intéressantes (nous y reviendrons plus longuement dans une prochaine édition) et où les artistes suisses ou vivant en Suisse sont plutôt bien représentés. Qu’on se rassure, il est impossible de se complaire dans une suissitude narcissique à Venise. D’abord parce qu’aucune des œuvres exposées ne conforte cette étroitesse d’esprit. Ensuite parce que l’incroyable exubérance d’expositions et d’événements de la Biennale contrecarre heureusement tout nationalisme.

La Suisse propose traditionnellement deux expositions dans cette manifestation où accourent les professionnels de l’art du monde entier suivis, dès l’ouverture officielle – c’est ce samedi, par un large public (près de 380 000 en 2009). L’un des lieux a été longtemps l’église San Staé, bel édifice aisément repérable et facile d’accès sur les bords du Grand Canal mais quelques entraves politico-religieuses à la liberté d’expression des artistes lors des éditions précédentes ont conduit l’administration fédérale à en chercher un autre. Le nouveau est plus excentré, en front de mer. Qui plus est, l’un des principaux guides de la biennale distribué aux visiteurs pointe un mauvais endroit sur la carte. Et si s’égarer dans la Cité des Doges a ses charmes, la fréquentation du projet de la curatrice alémanique Andrea Thal en pâtit quelque peu. Le programme est pourtant ambitieux. Mêlant théâtre, vidéo (avec une installation vidéo de Pauline Boudry et Renate Lorenz), publication périodique et débats, il questionne nos rigidités à reconnaître les complexités identitaires.

L’autre rendez-vous helvétique reste, lui, des mieux situés, à l’entrée des Giardini, où se situe l’essentiel des pavillons nationaux. Et, il est occupé par un des représentants les plus fameux de l’art contemporain suisse actuel, Thomas Hirschhorn. Pendant ces premiers jours de «preview» professionnelle, on faisait la queue pour y entrer – même s’il ne s’agissait pas de patienter plus d’une heure comme pour le pavillon britannique.

Bien sûr, il y a de la curiosité à découvrir ce qu’un artiste qui a eu des relations mouvementées avec la Confédération peut produire lorsqu’il accepte de présenter une des contributions officielles de la Suisse à Venise. Il faut dire aussi que, même si le lieu est vaste, il s’agit d’un labyrinthe lumineux et violent, beau et agressif. Il est pensé pour susciter des impressions, des sentiments qui correspondent tout à fait au titre de l’installation, Crystal of Resistance. Quasi la totalité des surfaces est couverte de papier aluminium éclairé par des néons et des puits de lumière naturelle. Dans le texte de présentation, au moins aussi passionnant que la visite (on le trouve sur le site signalé en note), l’artiste explique que le cristal est simplement un motif et non pas un thème. Et il déploie ce motif à l’envie.

Il est question de nos références alpines, de nos fantasmes de pureté: dans les hauteurs de l’installation, figurent deux grottes avec une marmotte et un aigle. Mais, il est aussi question de notre rapport aux différentes facettes de l’actualité. Thomas Hirschhorn juxtapose des magazines people aux actualités légères et des hebdomadaires reflétant des actualités bien plus graves, et la violence est aussi dans le traitement de l’actualité: «Tutti a casa» (tous à la maison), titre sur la photographie d’une barque remplie de candidats à l’immigration, le berlusconien Panorama. De même, l’artiste juxtapose des pampilles, tels qu’ils pendent aux lustres en verre de murano des palais vénitiens, et des éclats de bouteilles plantés sur des murs de brique, comme on en voit autour de certaines propriétés.

Et au-dessus de tout ceci, dans l’anglais le plus universel, une citation d’Edouard Glissant: «L’Autre est en moi, parce que je suis moi. De même, le Je périt, dont l’Autre est absent». Et avec le poète mort, en poète lui aussi, il dit pourquoi il se sent concerné et nous incite à l’être par ce qui se passe autour de nous.

Crystal of Resistance à la Biennale de Venise. Jusqu’au 27 nov. Rens. www.crystalofresistance.com et www.labiennale.org.

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