Art contemporain

Le labyrinthe émotionnel de Miriam Cahn

Vingt-sept ans après sa première exposition au Centre culturel suisse, l’artiste bâloise revient à Paris pour une impressionnante rétrospective. Célébrée dès les années 1980, elle a conservé le cap d’une œuvre féministe qui figure l’individu aux prises avec l’histoire

Le labyrinthe émotionnel de Miriam Cahn

Art contemporain Vingt-sept ans après sa première exposition au Centre culturel suisse, l’artiste bâloise revient à Paris pour une impressionnante rétrospective

Célébrée dès les années 1980, elle a conservé le cap d’une œuvre féministe qui figure l’individu aux prises avec l’histoire

Au début des années 1980, il convenait de répondre «oui» à la question «connaissez-vous Miriam Cahn?» pour ne pas paraître dépassé dans le milieu de l’art contemporain suisse. Miriam Cahn est née en 1949. Jean-Christophe Ammann montre son travail à la Kunsthalle de Bâle dès 1981. En 1982, elle est invitée à la Documenta de Kassel. En 1983, Jean-Christophe Ammann lui consacre une exposition personnelle. En 1984, elle représente la Suisse à la Biennale de Venise. Elle a alors 35 ans. Elle a tout pour elle, le trait sûr et fort, l’énergie qui lui permet de réaliser sur place une exposition entière entre les murs du ­Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, et surtout l’époque qui découvre enfin que les artistes femmes ne sont pas des seconds rôles comme l’étaient, injustement, Berthe Morisot comparée à Edouard Manet ou Sonia Delaunay comparée à son époux Robert.

Miriam Cahn est une enfant des années 1970, des mouvements féministes, d’une nouvelle expression corporelle qui va provoquer un choc presque sans précédent dans la perception de l’art. Trente ans plus tard, tout cela paraît lointain. L’équilibre des genres dans la création artistique semble désormais accessible. Les interrogations sur le rôle du corps dans la vie culturelle et sociale, avec les formes parfois éruptives qu’elles suscitent, ne choquent presque plus personne. Malgré cette normalisation, la puissance émotionnelle de l’œuvre de Miriam Cahn est intacte, comme le montre l’exposition que lui consacre le Centre culturel suisse de Paris vingt-sept ans après sa première apparition au même endroit (exposition qui sera au Musée des beaux-arts d’Aarau à partir de la fin janvier 2014).

Son titre, Corporel/Körperlich, est déjà celui d’une autre exposition personnelle en 1995. D’autres titres reviennent à des années de distance. Par exemple, La Vie sauvage en 1984 à La Chaux-de-Fonds et en 2011 à Brest. Rien n’aurait donc changé, ni elle, ni son œuvre? Faut-il tout prendre en bloc, ce qui était, ce qui était à naître, ce qui est et ce qui pourrait advenir?

L’exposition de Centre culturel suisse est une rétrospective non chronologique qui mélange les œuvres de toutes les périodes. Ainsi, dans la première salle, 15 peintures noires au doigt sur papier, de 1980, une série de six dessins à la craie sur parchemin, de 1982, et une huile sur toile de 2004. Un télescopage de propositions visuelles: l’expression de tout le corps par l’intermédiaire de la main qui dessine, la force du dessin jeté à grands traits, et la construction d’un corps enfermé dans un réseau de lignes qui rendent visible la tension entre geste libéré et conditionné.

Miriam Cahn prend le visiteur par la main pour qu’il l’accompagne dans le labyrinthe qu’elle a elle-même bâti, murs surchargés, vitrines, carnets; mélange des supports, des médiums et des sujets, des silhouettes distordues et des volumes réguliers qui évoquent les maisons désossées, des formes menaçantes et des formes apaisées. Jusqu’à une salle un peu à l’écart où sont accrochées 13 toiles de gisants à la bouche ouverte ­entre le sommeil et la mort. Et, enfin, une dernière salle d’où il faudra rebrousser chemin, avec de très grandes toiles, cinq personnages fantomatiques les mains en l’air sous une menace invisible, un cheval rose (ou un âne, peut-être, tant il évoque de vieux mythes), un lac de montagne vu du ciel, une explosion de couleurs ou un arbre rouge envahissant la toile à la manière d’une bactérie géante.

Miriam Cahn semble dire: je suis là, partout, telle que j’étais et telle que je suis, c’est à prendre ou à laisser; j’ai commencé quelque chose que je n’ai pas fini, qui est chaque fois présent comme une graine et qui dépose sa graine en grandissant. Il n’y a pourtant rien d’autobiographique bien que chacune de ces œuvres appartienne à sa vie. Il n’y a rien d’illustratif bien que beaucoup évoquent des événements réels, des guerres, des violences, l’humanité individuelle aux prises avec l’histoire collective.

Trente ans après avoir été fêtée par l’air du temps, Miriam Cahn montre qu’elle ne s’est jamais perdue de vue et n’a pas été distraite par le bavardage qu’engendre le succès. Elle a construit son propre langage pictural avec une détermination étonnante. Dès 1979, alors qu’elle réside à la Cité internationale des arts à Paris, elle va dans le tunnel du pont de l’Alma où mourra Lady Diana des années plus tard et elle dessine sur les parois et sur les colonnes. Des images éphémères dont il ne reste que quelques photographies et qui sont, déjà, la source d’autres images qui reviendront et reviendront encore.

De l’intérieur, quand elle projette sur le papier ou sur la toile les mouvements de son corps et de ses émotions, l’être paraît grand et puissant. De l’extérieur, quand elle représente l’humanité dans son intégrité physique ou demandant merci, quand elle figure les étendues de paysages ou la mécanique de l’architecture, l’être paraît fragile et sans défense. C’est tout ça, simultanément, inextricablement lié: la soif d’exister devant un horizon sans fin mais entièrement barré.

Miriam Cahn, Corporel/Körperlich. Centre culturel suisse, 38, rue des Francs-Bourgeois, 73003 Paris. Rens. 00 33 1 42 71 44 50 et www.ccsparis.com Ouvert du mardi au dimanchede 13 à 19 h. Jusqu’au 14 décembre.

Elle a construit son propre langage pictural avec une détermination étonnante

Dès 1979, elle va dans le tunnel du pont de l’Alma et elle dessine sur les parois et sur les colonnes

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