Livres

Le lac Léman, buvard de l’époque

Julien Burri signe un roman à plusieurs voix à partir d’un fait divers dramatique survenu en 2013. «Prendre l’eau» saisit un monde où les frontières entre réel et virtuel s’estompent

Décidément, le lac Léman inspire. Il était déjà l’un des personnages principaux de Summer de Monica Sabolo, l’un des succès de cette rentrée. Le voici au cœur de Prendre l’eau, roman noir et glacé signé Julien Burri. Les deux auteurs font du lac comme un œil sombre, ouvert sur l’inconscient chez Monica Sabolo et sur une réalité qui se dématérialise chez Julien Burri. Là où Summer offre une exploration des strates de la mémoire, Prendre l’eau se fait l’écho des sensations et questionnements d’aujourd’hui autour des mondes numériques et virtuels.

Auteur de recueils de poèmes, de nouvelles, de romans courts et collaborateur au Temps, le Lausannois passe ici un cap avec une ambition de marier plusieurs genres, dont le roman policier. A la façon de l’eau du lac, son roman miroite des mille facettes des êtres et des choses. L’eau floute les corps, absorbe les bruits. Et les drames, aussi.

Lunettes de réalité virtuelle

En 2013, pas loin de la commune de Rivaz (VD), une jeune femme est décédée après avoir eu les deux jambes sectionnées par l’hélice d’un bateau à moteur tandis qu’elle se baignait avec son ami. «Le pilote du bateau est recherché par la police», concluait la dépêche de l’Agence télégraphique suisse, reproduite dans le livre. A partir de ce fait divers tragique, Julien Burri construit un roman choral à cinq voix, quatre hommes et une femme, tous concernés, de près ou de loin, par l’accident mortel.

Tous habités, envahis, plus ou moins consciemment, par la présence du lac et son magnétisme: Simon, l’ami de la victime; Georges, un journaliste de la vieille école qui a enquêté sur le drame et qui continue à le faire même une fois licencié par son journal; Cyril, témoin du drame, qui travaille au grill de la buvette, et qui garde le silence sur ce qu’il a vu; Monsieur, le PDG de la multinationale Névé qui enfile ses lunettes de réalité virtuelle dès qu’il rentre à la maison, le soir, et Madame, son épouse effacée, qui fait des puzzles pour remplir le vide des après-midi.

L’eau monte

C’est Georges, le journaliste, qui apporte la touche polar au roman. Julien Burri, journaliste lui-même, connaît bien ce milieu en crise, tiraillé par les mutations. Georges, le vieux briscard, est juste dans ce qu’il incarne du métier, dans sa tendresse pour les nouvelles générations, dans sa solitude altière après sa mise sur la touche. Mais son enquête n’est qu’une facette du roman. Au-delà du drame et de la recherche de la vérité, Prendre l’eau explore par petites touches la sensation d’étrangeté face au monde, face au réel, que ressent chacun des personnages. Le lac, leitmotiv lancinant, calme jusqu’au morbide, est le miroir de ces sensations glacées.

Au fil des pages, la présence du Léman se fait de plus en plus précise et d’autant plus troublante qu’elle agit par dissolution et effacement. L’eau monte, inexorablement, bien au-delà des berges, et se reflète partout, de vitre en vitre, d’écran en écran. Tel un trou noir, le lac absorbe. «Le lac émet des sons étranges: déglutitions, profonds gargouillements, air expulsé sous les rochers de la rive. Puis il redevient une nuit lisse, brillante. Une dalle d’onyx qui scelle le paysage.» Et les existences qui s’y baignent et s’effacent.


Julien Burri, «Prendre l’eau», Bernard Campiche, 218 p.

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