Un préservatif en vessie de poisson-chat accueille le visiteur au seuil de l’exposition. C’est une entrée en matière. A partir de là, ce sont des visages et des histoires que l’on croise, au gré de portraits et de documents. Celles de femmes ayant avorté illégalement en Pologne ou au Salvador, y laissant parfois leur peau ou terminant en prison. Celle d’un médecin assassiné en 1998 aux Etats-Unis. Ou d’un autre ayant dénoncé une patiente au Brésil. Celle d’une fillette du Nicaragua devenue mère à 9 ans après avoir été violée par son père. Quelques objets, photographiés ou réels, disent la barbarie des méthodes lorsqu’elles ne sont pas médicalisées: un tas de cintres métalliques, une pierre de 18 kg posée sur le ventre, de la neige pour matelas. L’exposition de Laia Abril aux Rencontres d’Arles explore avec talent les conséquences d’un droit à l’avortement restreint ou interdit, passant d’une décennie à l’autre, d’un pays à l’autre. Un travail à la fois glaçant et bouleversant. Rencontre avec une artiste de tout juste 30 ans, notamment passée par la Fabrica.

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Le Temps: Pourquoi ce projet sur la misogynie?

Laia Abril: J’ai beaucoup travaillé sur les questions d’identité et de sexualité, sur les troubles alimentaires également. Puis j’ai eu envie de me pencher sur la misogynie parce qu’on entend trop souvent que ce sont des problèmes du passé ou de contrées lointaines. Il m’a semblé évident de commencer par l’avortement car c’est un sujet utilisé par la société, les religions, les hommes… pour contrôler les femmes. J’ai orienté mon travail sur les conséquences pour celles qui n’ont pas accès à l’IVG, soit la prison, le suicide, les infections, la mort entraînée par un avortement «artisanal», l’exil ou encore la dénonciation du médecin. Les femmes ont toujours des raisons d’avorter, comme le fait que la grossesse résulte d’un viol, ou le handicap de l’enfant. Il y a cet exemple dans l’exposition d’une femme à qui on a interdit d’avorter alors qu’elle portait un bébé sans cerveau.

– Le sujet est tellement vaste. Comment avez-vous limité le cadre?

– Je ne suis ni historienne ni anthropologue, seulement une ex-journaliste qui a tout de suite basculé vers la photographie car écrire lui causait des migraines! J’ai établi une liste des répercussions, médicales, sociales, judiciaires et pour chacune, j’ai choisi le pays où c’était le plus marquant. Au Salvador par exemple, l’interdiction est totale. Mon travail est basé à 75% sur des recherches. Je procède toujours ainsi mais ce projet a surpassé tous les autres. Il m’a fallu six mois de coups de fil quotidiens pour obtenir l’échographie de la fillette devenue mère à 9 ans, et ce n’est qu’un document sur la centaine que comporte l’exposition. Les ONG et les médecins refusaient de me donner des noms pour protéger les personnes ayant eu recours à des avortements illégaux. Pourtant, il était important pour moi de ne pas présenter ces femmes comme des victimes. Elles sont fières de revendiquer leurs droits et seulement victimes du système.

– Pourquoi avoir ajouté des éléments historiques à ce travail?

– Nous avons tendance à penser que ces lois restrictives viennent du passé, mais celle du Salvador date de 1998. Nous pouvons retourner en arrière. Regardez l’Espagne, la Pologne ou certains Etats américains!

– Pourquoi des objets dans l’exposition, comme une chaise de gynécologie ou ce tas de cintres?

– Je voulais apporter un peu d’interaction et aussi de «légèreté». Je préfère montrer un cintre plutôt qu’une femme ensanglantée sur le sol. En même temps, ce tas de cintres me donne la chair de poule chaque fois que je le vois. Cet accessoire est utilisé partout dans le monde avec des risques immenses.

– Quels seront les prochains chapitres de ce grand projet?

– Cela tournera encore autour de la manière de contrôler les femmes, à travers la stigmatisation de leur sexualité ou de leurs règles par exemple. J’imagine trois ou cinq volets en tout.

– Vous avez travaillé sur l’anorexie ou l’asexualité, toujours des sujets difficiles à mettre en images?

– Oui je suis intéressée par les choses invisibles, compliquées à montrer. Et je ressens beaucoup d’empathie pour ce genre de sujets, notamment ceux qui touchent les femmes. Lorsque j’étais journaliste, je me suis retrouvée dans les Balkans. Là aussi, j’avais de l’empathie et je pouvais documenter la situation, mais je ne pouvais pas comprendre. Comment savoir ce que cela signifie de perdre son frère ou son père dans la guerre? Je me sens plus à l’aise avec les sujets de société.

– Pensez-vous que cette exposition pourra voyager, y compris dans des pays peu ouverts sur la question de l’avortement?

– J’espère, en Italie par exemple; il existe là-bas une clause de conscience pour les médecins qui fait qu’il est impossible d’avorter dans certaines villes. Le livre, qui sort l’année prochaine, sera distribué en Amérique latine; on verra bien ce qui s’y passe!

– Votre prochain projet?

– Un travail sur Lobismuller, un serial killer espagnol et loup-garou autoproclamé dont on a découvert récemment qu’il était hermaphrodite. Je réexamine son histoire à l’aune de cette nouvelle information. Ce projet sera présenté sous forme de livre à Paris Photo et exposé lors du prochain festival Images, à Vevey.


Laia Abril: «Histoire de la misogynie – Chapitre Un: De l’avortement», jusqu’au 25 septembre au Magasin électrique, à Arles.