Figures du froid (1)

L’accordéoniste hongrois

Chaque jour de cette fin d’année, le portrait d’une personne vivant ou travaillant dans le froid. Premier épisode: un musicien de rue sur le pavé lausannois

Lausanne, un matin, un air d’accordéon. La neige s’est diluée entre les pavés, la température atteint 3 degrés au soleil. Il occupe un angle, devant la vitrine d’une boutique, l’accordéoniste. Il n’a qu’un gant, à la main droite, sans doute pour des raisons techniques, et joue sans virtuosité un air sans ambition. Il a de la technique pourtant, et de la désinvolture.

Une grande femme noire garnie d’un vrai sac Vuitton s’arrête, pose une pièce, échange une amabilité contre une autre, et s’en va sur la promesse tacite que demain à la même heure se rejouera la même scène. L’homme pourrait être transparent, avec sa moustache grise, son anorak assorti, et ce bonnet de couleur non identifiée. Dans un anglais venu de l’Est, il s’excuse, parce qu’il n’est pas d’ici, et qu’il n’a, dit-il, qu’une vie banale à raconter.

«J’ai été professeur de musique toute ma vie, en Hongrie. Mais là-bas, les pensions des retraités sont misérables. Ma femme et moi, nous touchons chacun l’équivalent de 300 francs par mois. Alors pour gagner un peu d’argent, je viens en Suisse pour jouer dans la rue.

Je vais rester ici quelques semaines, et puis je rentrerai dans mon pays pour la fin de l’année. Peut-être que je reviendrai en février. Le trajet, je le fais en voiture. C’est environ 15 heures de route.

Ici, le soir, je dors dans des asiles pour sans-abri, ça coûte 5 francs. Parfois c’est difficile de trouver de la place parce que c’est là que dorment aussi tous les mendiants qui viennent de Roumanie.

Cela fait quatre ou cinq ans que je viens régulièrement en Suisse. Pour quelques semaines. Et puis je rentre à la maison pendant un mois, et puis je repars… Vous savez, la vie de musicien, c’est voyager.

J’ai joué partout en Europe, en Suède, en Hollande, en Italie, dans des hôtels, des grands restaurants ou des cabarets. Pas toujours de l’accordéon, à vrai dire surtout du piano… Avant, c’est aussi ce que je faisais à Lausanne, mais le restaurant où je venais jouer a fermé, alors maintenant je joue dans la rue.

Bien sûr, c’est plus difficile en hiver, mais bon, on met des gants, et une grosse veste. Et puis de toute façon, l’argent de la retraite ne suffit pas pour vivre!

Pendant la période de Noël, les gens ne sont pas vraiment différents, pas plus généreux. Mais toujours très gentils! J’aime bien les gens ici, et à Genève aussi, ils sont beaucoup plus sympas qu’à Berne ou qu’à Bâle. J’aime venir à Lausanne, aussi parce que c’est plus facile d’avoir l’autorisation de jouer dans la rue. Il suffit d’acheter un permis pour 10 jours, et on peut le renouveler autant de fois qu’on veut. Mais je dois retourner chez moi, pour ma femme. Et là-bas, je ne pourrai pas gagner d’argent avec la musique. Alors même si le trajet est long et qu’il fait froid, je reviendrai.»

Demain: la grand-mère isothermique.

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