Peuchère! Quelle détente, quelle faconde, quel bonheur, ce Philippe Caubère! Le public de la Carrière de Boulbon, à une dizaine de kilomètres d'Avignon, chavire sous les étoiles, lorsque le comédien d'origine marseillaise quitte la scène après deux heures et demie de one man show et une panne d'électricité, tirant derrière lui un petit chariot de bois enfantin, toute une vie sur des roulettes. Il faut dire que ce bavard génial est à l'origine d'un genre unique: l'autobiographie théâtrale. Depuis vingt ans, l'ex-enfant chéri d'Ariane Mnouchkine se livre à cœur ouvert dans des sagas narcissico-comiques. Le nouveau tome à découvrir au Festival s'appelle Claudine ou l'éducation, il sera complété toujours en Avignon par Le Théâtre selon Ferdinand.

Mais à quoi tient le triomphe sans fin de Philippe Caubère? Peut-être à son sens aigu du miracle. Lorsqu'il rend souffle, tripes et bile à Ariane Mnouchkine, à ses camarades rouges d'après soixante-huit, à sa mère Claudine à présent, il ne fait pas que nager à contretemps. Il s'invente une sorte de jeunesse éternelle, mieux il l'offre en partage à ses fidèles. Une preuve? Pour Claudine ou l'éducation, il s'est d'abord soumis à un régime sévère, histoire de retrouver à cinquante ans une silhouette de jeune premier et une taille de guêpe. Ce qui est après tout le meilleur moyen d'affûter ses dards.

Des dards donc... Oui, parce que Philippe Caubère, alias Ferdinand sur scène, a décidé de tout dire sur Claudine: ses transes à répétition devant le poste, lorsque le général de Gaulle célèbre la France éternelle, son gros faible pour le maréchal Pétain, sa passion du raccommodage, son haut-le-cœur lorsqu'elle découvre les coupables activités nocturnes de son chérubin de Ferdinand, sa haine des Rouges de Moscou, etc. Ce paquet de sentiments compose une vie extraordinairement ordinaire de bourgeoise française de l'après-guerre. Et c'est là qu'intervient le second miracle. Philippe Caubère, seul sur sa scène de soixante mètres carrés, au pied d'une falaise déchiquetée, transforme la lingerie intime de Claudine en mythe partageable.

Qu'il singe Johnny Halliday et ses bottines de lézard, qu'il salue Gérard Philipe, qu'il exhume de son panthéon André Malraux, qu'il fasse grésiller la télévision de papa et maman, il offre aux spectateurs l'écume de leur temps. Un adieu au siècle en somme en forme d'autobiographie juteuse et crue, une œuvre ouverte entre Le Voyage au bout de la nuit et Les Fourberies de Scapin. Claudine ou l'éducation aura donc réussi cet ultime miracle: convertir une séance de psychanalyse à ciel ouvert en bonheur collectif. C'est ce qu'on appelle sans doute la grâce.

«Claudine ou l'éducation», les 16, 18, 21, 23 et 26 juillet à 22 h; «Le Théâtre selon Ferdinand», les 12, 13, 14, 17, 19, 22, 24 et 27 juillet à 22 h; intégrale le 29 juillet à 21 h (Carrière de Boulbon, tél.0033/490 14 14 14).