Spectacle

L’actrice Christiane Cohendy se plie avec volupté à la loi de Samuel Beckett

Distinguée par les plus grands metteurs en scène, la comédienne française incarne Winnie, épouse de Willie dans «Oh les beaux jours», monté par Anne Bisang à la Comédie de Genève dès mardi

L’exquise douleur de Christiane Cohendy

La grande actrice française répète Winnie, héroïne ensablée de Samuel Beckett, à la Comédie de Genève dès mardi

Ça crapote dans la gouttière. Et je dégouline. Les beaux jours sont à l’intérieur, dans la loge où Christiane Cohendy m’attend. Il est 15 heures, ce mercredi à la Comédie de Genève, et l’actrice paraît s’arracher à la matière: le texte d’Oh les beaux jours, 65 pages à fleur de dune, comme Samuel Beckett l’a rêvé, 65 pages pour en finir. Christiane Cohendy est Winnie, infante et douairière selon l’humeur, tête à claques ou grande dame, Winnie qui minaude, Winnie qui gronde son mari Willie (Vincent Aubert, mélancolique comme le crocodile sur le Nil), Winnie qui philosophe entre son réticule et son revolver. Il suffirait d’un petit coup, une inflexion de l’index pour que valdinguent bibi, plume de paon, ombrelle et prunelles.

Oh les beaux jours, à l’affiche dès mardi, ne s’offre qu’à de grandes comédiennes. A des têtes brûlées aux airs de marquise, comme Madeleine Renaud, la première à avoir goûté au fond du trou, pour l’éternité de la légende. A des moniales accoutumées au fouet. Avec Samuel Beckett, on est dans le vif du sujet; et dans ses limbes. On s’oublie entre deux silences, on manœuvre d’un pas suspendu à l’autre, on branle du manche. Christiane Cohendy connaît cette arythmie. D’instinct. Elle sait le cahot de cette géographie. Les rôles bosselés, elle ne craint pas. Elle s’incruste dans la roche de ses personnages, en lave ou en eau douce, féroce, friable, extrême, tout ce qu’on aime. Anne Bisang l’a choisie pour cette raison. La metteuse en scène signe son retour à la Comédie de Genève, cette maison qu’elle a dirigée jusqu’en 2011. Oh les beaux jours est un titre qui convient à des retrouvailles. Et Christiane Cohendy est un don.

On s’emballe? La gouttière crapote encore, la vilaine. Et la comédienne cherche son briquet, dans un sac félon. «Pas là? Pas là?» saccade-t-elle, comme dirait Winnie. «Alors, pourquoi ce rôle maintenant?» demande-t-on. Silence. Ce sont les yeux qui parlent, clairs comme l’aigue-marine; l’océan est leur reflet. «On se dit qu’un tel rôle viendra. Et un jour, on réalise qu’il n’est pas venu. Quand Anne m’a appelée à la fin de l’automne, je lui ai répondu: «Je ne peux pas vous dire non.» Je sortais d’une tournée éprouvante. Mais le désir a été plus fort. Dans ma vie d’artiste, Winnie est un rendez-vous absolu.»

Dire oui, c’est faire sien ce vers de Paul Valéry: «Le vent se lève, il faut tenter de vivre» – titre du dernier film de Hayao Miyazaki. Le vent s’est donc levé et Christiane Cohendy s’est mise au travail. Chaque mot a son tempo. Chaque phrase, son rituel. Oh les beaux jours est une messe sous le soleil de Satan ou un inventaire avant faillite. Samuel Beckett est un obsédé de la parenthèse. Lisez ses indications: sur la page, elles se développent en plage; chaque réplique est un caillou à polir. «Etre captive d’un mamelon de terre, c’est une chose, raconte la comédienne. Mais le plus dur, c’est la contrainte. Beckett a conçu son texte comme un compositeur. Si on ne respecte pas ses indications, on joue faux. Je me sens comme une soliste, je trouve ma vérité en restituant la musique.»

Le son de Beckett, à la virgule, telle est la loi. Le matin, Christiane Cohendy remâche l’ordonnance becketienne, avec un répétiteur. L’après-midi, elle est au théâtre, à 13 heures. Elle redit le texte, encore, mais à blanc, avec Vincent Aubert, ce partenaire d’une délicatesse infinie. Puis, c’est le moment de l’habillage, bustier, corset, chapeau. Avant ce qu’on appelle le filage – le spectacle filé sous les yeux de toute l’équipe – qui est comme un goutte-à-goutte: la vie du rôle qui infuse.

Mais Winnie, qui c’est? «Comment dire? C’est d’abord l’épouse de Willie, sans lui elle n’existe pas. Mais c’est aussi un être qui fabrique du temps avec des mots.» Et Anne Bisang de parachever: «Winnie, c’est la comédienne par définition, chargée de tout le théâtre. Christiane possède cette dimension.» Le théâtre l’aimante depuis ses 20 ans. A l’époque, cette germaniste enseigne le français à Bochum en Allemagne. Elle a appris la parade des poètes, Jean Racine, Paul Valéry, Paul Claudel. Alain Françon, tout jeune acteur et metteur en scène, l’appelle. Il veut former une troupe, à Clermont-Ferrand, la ville natale de Christiane Cohendy. «Tu dis oui?»

Mai 68 est encore un pavé qui tranche. Le président Pompidou enfume l’Elysée et lit René Char. Christiane Cohendy, elle, a choisi sa bannière. Avec ses compagnons Alain Françon et Evelyne Didi, elle pense que le théâtre peut changer le monde. Ses yeux sont des torches. Ses colères, des émeutes. «Je pensais que sur scène, il était impossible de tricher. Dans le désir de vérité absolue que j’avais, cette vie me semblait la seule digne d’être vécue. C’est toujours le cas.» La bande forme le Théâtre Eclaté à Annecy. On distingue Christiane. On la demande. Matthias Langhoff l’enrôle pour La Cerisaie; Klaus Michael Grüber, Jorge Lavelli, André Engel l’engagent. Hasard? Elle inspire les metteurs en scène les plus brillants, des fortes têtes qui bûchent en silence.

Jouer Winnie, une apothéose? Le mot est trop gros. Je viens de le lâcher. Et nous rions. J’insiste: «Mais quand saurez-vous que vous savez?» «C’est comme une danse: il faut que le texte me traverse pour que je puisse le guider. Je vous promets: c’est comme si c’était la première fois.»

Jouer, c’est franchir une peur. Et aller vers la clarté. C’est ce qu’elle dit. Dans le mamelon, elle prononcera ces mots qui sont ceux d’une actrice: «Etrange sensation, que quelqu’un me regarde. Je suis nette, puis floue, puis plus, puis de nouveau floue, puis de nouveau nette, ainsi de suite, allant et venant, passant et repassant, dans l’œil de quelqu’un.» Victor Hugo a ce vers: «Chaque homme dans sa nuit s’en va vers la lumière.»

L’hiver passe en clapotis dans la gouttière. Elle s’inquiète. A-t-elle été à la hauteur? Dans ses yeux, le ciel est vert éclair. Il est éblouissant et vaguement stupéfait. C’est le rôle qui entre.

Oh les beaux jours, Comédie de Genève, du 4 au 22 mars,loc. 022 320 50 00. www.comedie.ch

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