La comédienne genevoise Germaine Tournier avait le pas menu, quand elle se rendait ces derniers temps au théâtre. Elle y promenait le bleu vif de ses yeux et sa chevelure léonine qu'elle portait souvent en chignon. On devinait alors qu'elle était, malgré l'âge, à l'affût de tout, belle dans sa curiosité sans frein. C'est qu'elle voulait goûter à la chaleur d'une salle théâtrale jusqu'au bout, comme le confie le dramaturge genevois Gérald Chevrolet. A 93 ans, l'amie Mainou, ainsi qu'on la surnommait, s'est éclipsée vendredi 20 novembre au terme d'une vie passionnée.

Elle se nourrissait donc de passions, Germaine Tournier. La dernière était peut-être la plus forte. Elle voulait faire de la «Maison Mainou», son domaine de Pressy, dans la campagne genevoise, une résidence ouverte aux artistes. Un endroit où des créateurs, écrivains ou compositeurs, pourraient travailler, des milliers de livres à portée de main, comme autant d'invitations aux voyages intérieurs. Le rêve s'est concrétisé il y a peu avec la création de la Fondation Johny Aubert-Germaine Tournier» grâce notamment à Gérald Chevrolet.

L'actrice a toujours été attirée par les créateurs. C'est ainsi que très jeune, elle s'enthousiasme devant les spectacles de Georges et Ludmilla Pitoëff, des Russes établis à Genève après la révolution de 1917. Est-ce alors l'effet de cet émerveillement? Germaine Tournier décide de vouer sa vie à la scène, à une époque où les filles de bonne famille s'adonnent plutôt à la musique. La famille justement, des descendants de réfugiés protestants, gronde. Mais Mainou tient bon. Abonnée aux rôles de demi-mondaines – «j'étais trop grande pour des emplois plus fins», dira-t-elle plus tard –, elle joue un peu à Genève et à Paris avant la guerre, mais ne flambe pas. «La première partie de sa carrière est honnête, mais pas exceptionnelle», commente Daniel Jeannet, spécialiste du théâtre romand et actuel directeur du Centre culturel suisse à Paris. Mainou s'en fiche, elle cultive son petit paradis à Pressy où elle vit avec le pianiste Johny Aubert, son mari, et où elle accueille François Simon, parmi tant d'autres artistes, fauchés comme elle.

Généreuse jusque dans ses coups de colère

La seconde vie de Mainou commence à l'âge où pour beaucoup elle s'éteint. Elle impose sa silhouette de «vieille dame indigne» – selon une expression qu'elle affectionnait – au cinéma dans Les Arpenteurs de Michel Soutter en 1972. Elle enchaîne avec des films du réalisateur genevois Michel Rodde, dont Les Ailes du Papillon, qui la révèle en 1983 à de jeunes amoureux de la scène, l'actuel directeur du Théâtre de Poche de Genève Philippe Morand et Gérald Chevrolet. Ce dernier lui propose un rôle dans une pièce titrée L'Hôtel blanc. Elle a 80 ans et elle s'emballe comme une gamine, posant les affiches du spectacle la nuit, heureuse en éclaireuse. La bourgeoise avait de fait l'esprit off. «Elle fut l'une des marraines de la FIAT (Fédération indépendante des artistes de théâtre) qui fut à l'origine en 1988 de la création du Théâtre du Grütli», souligne Daniel Jeannet.

Généreuse jusque dans ses coups de colère, tempétueuse dans ses indignations, telle était Germaine Tournier. On la voit ainsi s'engager, jouant par exemple en 1945 dans La Dernière Chance, film de Léopold Lindtberg, réalisateur juif autrichien réfugié à Zurich. L'œuvre raconte le périple de victimes des nazis refoulées à la frontière suisse. On la voit aussi militer dès la fin des années 50 dans la Cité de Calvin pour que le théâtre soit accessible aux revenus modestes. Elle joue ainsi la comédie dans le cadre de ce qu'on a appelé jusqu'aux années 80 le «groupement populaire du théâtre de la ville».

Germaine Tournier était ainsi: elle entrait à pas menus dans les salles, toujours avide de nouveaux liens, toujours partante pour des escapades nocturnes, toujours prête à pester contre les tièdes. Elle aimait son monde à l'énergie.