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L’actualité, matière à modeler pour les illustrateurs

Notre rédaction fait appel à des graphistes ou des dessinateurs pour accompagner certains articles. Trois artistes qui collaborent avec «Le Temps» dévoilent les coulisses de leur travail

Le journal est un espace où se côtoient de grands récits, des enquêtes remuantes ou encore des analyses pointues. Pour accrocher l’œil du lecteur, une photographie accompagne généralement cette matière journalistique. Mais, malgré toute sa force, un cliché ne suffit pas toujours à révéler la quintessence d’un article de presse. Certaines thématiques, à l’image de la finance, portent en elles une complexité qui rend le travail du service iconographique complexe. Autres contenus délicats: les reportages qui mettent en scène des personnalités ne souhaitant pas dévoiler leur visage en raison, par exemple, de la sensibilité du sujet.

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Il faut alors ruser pour trouver une image percutante, capable de retenir l’attention du lecteur. L’illustration s’impose comme une piste intéressante puisqu’elle repose sur l’imagination et le talent d’une graphiste ou d’un dessinateur. «L’illustrateur doit être capable de résumer une histoire en une image», souligne Kalonji, artiste genevois sollicité à plusieurs reprises par Le Temps. Lui, par son coup de pinceau, étend un décor en aquarelle dans lequel les personnages prennent vie. Une fois, c’est une Lausannoise qui monnaie ses charmes sur internet dans l’intimité de sa chambre, une autre, c’est un Russe qui exfiltre des civils de la ville syrienne d’Idlib.

«Nourriture visuelle»

Pour s’imprégner de l’histoire, Kalonji demande au journaliste de lui conter les faits. Une «nourriture visuelle» dont il fait jaillir une idée clé, celle qui se trouve au cœur du récit et transmet une émotion. Il la couche sur papier. C’est le moment des premiers coups de crayon, du ou des croquis soumis à la rédaction du Temps. Il arrive que l’aspect final du dessin ne lui vienne pas tout de suite en tête, mais le défi l’enthousiasme à chaque commande: «C’est un exercice jubilatoire. J’adore, c’est le pied!»

L’illustratrice genevoise Stéphanie Cousin ne dirait pas le contraire, même si certains sujets lui donnent du fil à retordre. «Mais comment vais-je faire?» se demande-t-elle parfois, avant de trouver «un truc». Cette idée, elle la trouve en lisant l’article. Elle souligne les passages clés, cherche des images pertinentes avant de les assembler sur son ordinateur. Ce collage numérique lui permet de «créer un nouvel univers avec des éléments surréalistes». S’il n’existe pas de recette miracle, elle identifie tout de même une condition importante pour réaliser une bonne illustration: que cette dernière entre en résonance avec le titre de l’article pour donner envie au lecteur d’aller plus loin. En plein débat sur l’initiative populaire «No Billag», Le Temps avait publié un article sur la possibilité d’aboutir à un paysage médiatique sans télévision publique. Une hypothèse illustrée par des télévisions cathodiques renversées et une facture froissée de la société Billag.

«Exercice intellectuel»

«Il n’y a pas de mauvais sujet, on trouve toujours un angle d’attaque», confirme Olivier Ploux. Graphiste et illustrateur, il extirpe du sujet un personnage, une idée ou une expression: «J’associe des signes identifiables pour créer une caisse de résonance. Je ne cherche pas la beauté mais la pertinence du message. C’est un exercice intellectuel.» Pour accompagner un article sur les experts en durabilité dans les entreprises, il a choisi de dessiner une usine en remplaçant sa cheminée polluante par un arbre robuste. Olivier Ploux puise son inspiration dans le travail des grands affichistes polonais, «les maîtres de l’exercice», comme Michal Batory.

«J’ai appris au fil du temps et grâce à mes aînés», raconte Kalonji, qui, lui, admire les œuvres des illustrateurs américains des années 1960, à l’image de Bob Peak, connu pour avoir réalisé l’affiche d’Apocalypse Now, ou de Coby Whitmore, qui a travaillé pour la presse et la publicité. Autant de références qui donnent une profondeur à son travail. Selon l’artiste genevois, la présence d’illustrations dans un journal dit quelque chose de sa qualité. «Quand Le Temps m’a appelé et que j’ai demandé si je pouvais peindre à l’aquarelle, ils m’ont répondu: «Vas-y!» J’ai trouvé ce choix très osé.»

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