Michel Houellebecq, l’adieu aux âmes

Julien Gosselin, 28 ans, signe une adaptation captivante des «Particules élémentaires»

A Vidy, le spectacle impressionne, mais souffre par moments d’un excès de pathos

Au creux du terrier, Michel Houellebecq écrit. C’est sa distinction à lui, faire la marmotte. Son ermitage modeste. Il renifle le siècle qui s’effiloche en nuages. Il en couche l’odeur sur le papier. Il sait mieux qu’un autre en dire l’humeur, en décliner les fétiches, en recycler les slogans. A sa manière scrupuleuse, il est archéologue.

Prenez L es Particules élémentaires, ce livre qui le révèle au grand public en 1998 et qui connaît grâce au jeune metteur en scène français Julien Gosselin une belle fortune théâtrale. L’écrivain a 40 ans, il n’a pas encore cette allure de pythie famélique qui frappe aujourd’hui. Mais le dandy se sent déjà délabré. Et l’époque avec lui. Cul-de-sac pour tous! Sauf qu’il en extrait comme l’ultime feu. Et que son roman possède cette force: il excite parce que branché sur un courant familier, fleuve où passent en vrac nos épaves; il marque parce qu’il se repaît de nos plaies; il passionne parce que l’auteur parle de lui, c’est-à-dire aussi de nous, héritiers de 1968.

Mais monter cette œuvre-corbillard, la faire rouler au ras des trappes, il fallait oser. Est-ce parce que Julien Gosselin a 26 ans en 2013, année où il présente son adaptation au Festival d’Avignon? Qu’il se sent à la fois proche et loin de cette génération de morts-vivants décrite par Michel Houellebecq? Il se projette dans la trame en aventurier de l’arche perdue, en revient avec un dispositif scénique aussi ingénieux que souple et entraîne surtout dix jeunes comédiens, affûtés, audacieux, beaux en partouzards comme en défoncés. Sa version convainc-elle pour autant? Disons qu’elle est discutable. Le geste est magnifique. Mais il n’échappe pas aux grandes orgues, onanisme de la douleur qui tourne en enflure.

Ce qui est indiscutable, c’est le magnétisme des interprètes, leur présence nonchalante en rebord de fiction, sur les estrades qui délimitent l’aire de jeu; leur puissance dans le soliloque; leur rage de baratineurs de la guitare ou d’imprécateurs de messe noire. Vous voulez connaître l’histoire? Voyez l’acteur Alexandre Lecroc, il incarne Bruno Clément, fils de Jeanine Ceccaldi, beauté méditerranéenne qui enflamme les hommes comme une allumette le maquis. Il crache sa jeunesse perdue, torse nu, lunettes fumées, hâbleur sur le gazon. Il raconte sa mère avide d’orgasmes en série, à deux ou en bande; son éveil au sexe à lui, pataud; son métier de prof de littérature qu’un décolleté affole. Il évoque son demi-frère, Michel Djerzinski, physicien surdoué converti à la biologie moléculaire. Tiens, le voilà, justement, joué par Antoine Ferron, du vague de la tête aux pieds. Il vous parle de sa décision de quitter le laboratoire, d’une Annabelle aimée à l’âge où on lit Pif Gadget et Le Journal de Mickey; d’une enfance dans des brumes post-soixante-huitardes. Michel et Bruno sont nos escortes, les fils conducteurs dans la crypte aux illusions.

Ce qui remonte à travers eux, c’est la bande-son des années 1970-1980. Elle revient en farce, le temps d’un stage sur la plage, exercice de libération des énergies, avec la bénédiction de Krishna. La bande à Gosselin est alors merveilleusement timbrée, en short libertaire, débardeur attrape-cœur, crinière éolienne. Un gourou indique le mouvement sur l’escalier. Mais il manque une marche, ah ah!, et tombe sur son plexus. Michel Houellebecq s’intéresse aux tribus, il en décrit les us et vices en anthropologue ironique. Le spectacle est au diapason.

Mais il vous prend soudain à la gorge. Bruno a rencontré Christiane (Noémie Gantier), une enseignante déprimée. Ils s’aiment en adeptes des parties fines. A main gauche, sur l’estrade, des interprètes s’agglutinent devant une caméra, bouches décousues et peaux endiablées. Vous les contemplez sur un écran en fond de scène, ils s’enfièvrent, tandis que des bits font trembler scène et tympans. Mais Christiane hurle «stop». La maladie la fauche à l’instant. Elle ne s’en remettra pas.

Qu’est-ce qui ne convainc pas alors? La tendance de Julien Gosselin à injecter des trémolos dans la prose de Houellebecq, à la reconvertir en opéra-rock, à gratter à outrance les cordes du désenchantement. Michel Dzerjinski s’exile en Irlande, ce pays où Houellebecq séjourne lui-même au début des années 2000. Il élabore là-bas une théorie qui bouleverse le destin de la race humaine: il la conçoit immortelle, asexuée, mais érotiquement surdouée. Puis il s’éclipse. Sur scène, une femme déclame cette disparition, dans un vent d’ouragan, éclairée d’en bas par une lumière de phare. C’est Victor Hugo qui s’invite chez Houellebecq. Pas sûr que ces bouffées grandiloquentes – effets de fumée, basses d’outre-tombe – siéent à cette langue-lame. L’excès d’habillage est un péché de jeunesse.

Houellebecq dit ainsi le crépuscule dans un poème titré Fin de parcours possible: «J’aurais vécu ici, en cette fin de siècle,/Et mon parcours n’a pas toujours été pénible/(Le soleil sur la peau et les brûlures de l’être);/Je veux me reposer dans les herbes impassibles./Comme elles je suis vieux et très contemporain,/Le printemps me remplit d’insectes et d’illusions/J’aurais vécu comme elles, torturé et serein,/Les dernières années d’une civilisation.»

Au fond du terrier, les requiem sont secs.

Les Particules élémentaires, Lausanne, Théâtre de Vidy, ve 1er mai (rens. 021 619 45 45). Puis Annecy, Théâtre de Bonlieu, les 12 et 13 mai (rens.www.bonlieu-annecy.com).

La bande à Gosselin est merveilleusement timbrée, en short libertaire et débardeur attrape-cœur