Fragments. Pascal Quignard. Boutès. Galilée, 88 p.

La musique est partout chez Pascal Quignard. A travers le chant, la voix humaine, la nostalgie de la viole baroque, elle irrigue son écriture depuis le début. Explicitement dans La Leçon de musique (Hachette, 1987), Tous les matins du monde (Gallimard, 1991) et le scénario du film d'Alain Corneau, La Haine de la musique (Calmann-Lévy, 1996), jusqu'à son dernier roman, Villa Amalia (Gallimard, 2006). Et en basse continue dans tous ses livres. Avec Boutès, il demande qu'on lui permette de lui consacrer «un dernier petit livre». Il sonne comme un adieu.

Boutès est ce rameur qui sauta du navire Argo pour approcher le chant des Sirènes, au risque de sa vie. Les 49 autres marins restèrent à leur poste, obéissant au contre-chant d'Orphée, un bruit de plectre qui remplit leurs oreilles. Longtemps auparavant, Ulysse s'était fait attacher au mât pour entendre sans danger la voix des femmes-oiseaux. Contre la ruse d'Orphée, contre la prudence d'Ulysse, Pascal Quignard choisit la folie de Boutès. Pour lui, comme pour Apollonios de Rhodes, il y a deux musiques, «l'une de perdition», celle qui «ôte le retour», l'autre, «exclusivement humaine, ordonnée, ordonnante, elle ordonne le retour».

Le saut de Boutès, c'est celui du plongeur du temple de Paestum: «On reste stupéfait dans le coin de cave, derrière l'escalier, tant le petit corps nu, net, sexué, sombre, semble déterminé alors qu'il s'élance vers la mer Tyrrhénienne et vers la mort.» Le dessin si pur de cette trajectoire, c'est aussi celui de la danse, le mouvement qui naît de la musique, le retour à l'animalité, tout ce que nous avons perdu, nous qui restons immobiles au concert, ligotés par la peur de déranger les autres. La voix à laquelle répond Boutès sourd d'un abîme liquide et sombre. La musique gît au fond de la tristesse. Un seul «penseur» a su rendre cette «nostalgie radicale», cette Hilflosigkeit, dit Quignard: c'est Schubert. «Sans la musique, certains de nous mourraient.»

Lui-même était destiné à reprendre le poste d'organiste tenu par une de ses tantes; il y renonce pour la philosophie, c'est une des confidences glissées dans Boutès. Il abandonne ensuite une thèse avec Levinas. Violoncelliste, il pratique aussi la viole de gambe. Il choisit finalement l'écriture. Mais quand il invoque «l'archaïque qui-vive interne d'avant la langue, d'avant la conscience, d'avant le langage», on perçoit comme un regret de devoir passer par les mots, de rester dans la société, au lieu de sauter dans les vagues comme Boutès: «La vie que nous menons est comme une terre étrangère à cette mer ancienne qui n'était que mouvement dans la pénombre.»

Ce petit livre mélancolique et beau échappe à tous les genres. Il est sous-tendu par une basse continue immédiatement reconnaissable. Au départ, des phrases élémentaires: sujet, verbe, au présent de l'indicatif, à peine un complément. Puis le rythme s'amplifie, comme se gonfle la voile du navire Argo, comme sonne le plectre d'Orphée. Les périodes s'élargissent, s'entrelacent, tissant entre elles les thèmes familiers: le pouvoir du chant, le sentiment de la perte, la nuit, les contes japonais, des bribes d'autobiographie, des digressions étymologiques. En 17 fragments inégaux, longs ou aussi fulgurants qu'un haïku, Pascal Quignard murmure des énigmes qui résonnent longtemps dans l'esprit.

La référence à la Grèce est omniprésente, fragments de mythes, longues citations dans le texte (mais aussi traduites!). Son histoire est résumée en quelques lignes: «Partir sur la mer, foncer dans le vent, fonder une ville, coloniser un rivage, sacrifier un homme en le poussant du haut d'un promontoire, avoir honte du sang qui a coulé, se purifier, repartir d'une autre grève, d'un autre comptoir, d'une autre citadelle.» Quignard a l'art des enchaînements inattendus, des questions sans réponse posées en rafales, des formules mystérieuses. Souvenirs d'enfance au bord de l'Avre, aveu d'une faute dont le regret revient avec l'âge, évocation furtive d'une disparue: l'intime est tissé si discrètement, si finement dans la trame musicale qu'il se fond dans une mélodie universelle. Un motif qui s'adresse à chacun, en dessous des mots, au-delà des histoires.